Distanciation et port du masque : la technologie est-elle notre pire amie ?

Paris, le samedi 16 mai 2020 – Il a beaucoup été dit que l’épidémie que nous traversons semblait nous rappeler que l’homme moderne ne disposait guère de moyens tellement plus sophistiqués que nos aïeux pour se prémunir de la contagion : l’isolement, comme au moyen-âge, a en effet été notre arme principale. On ne peut cependant oublier combien les nouveaux outils technologiques et numériques ont néanmoins permis, comme jamais auparavant, non seulement de poursuivre les échanges, mais aussi d’accélérer l’évaluation de médicaments et la production de matériels médicaux (à travers par exemple l’impression en 3D).

Des applications aux bracelets

Les outils numériques se sont également rapidement mis au service de la surveillance. C’est notamment l’objet des applications de traçage, qui ont suscité de nombreux commentaires, et qui soulèvent certaines interrogations. Ces logiciels à télécharger sur son smartphone ne sont cependant pas les seuls outils de surveillance qui ont fleuri ces dernières semaines. Caméras, robots, bracelets ou encore drones sont déployés partout dans le monde.

Souriez (derrière le masque), vous êtes filmés !

Ainsi, le déconfinement a été l’occasion à Paris de relier certaines caméras de vidéosurveillance de la station Châtelet à des boîtiers dont l’algorithme est capable de repérer les personnes ne portant de masques et qui bientôt devrait également pouvoir détecter l’absence de respect de la distance de sécurité. « Notre logiciel détecte différents points du visage en temps réel et l'intelligence artificielle les compare avec un modèle qu'elle connaît qui est sans masque. Cela donne ensuite un score de 0 à 1 sur l'étendue de la couverture du visage », explique dans Le Parisien, Xavier Fischer, patron de la start-up DatakaLab qui a mis au point ce système. Bien sûr, on promet que ce dernier n’est nullement destiné à servir une politique de sanction, mais doit uniquement permettre de produire des statistiques. On affirme encore qu’aucune donnée identifiante n’est enregistrée.

La RATP n’est pas seule en France à recourir à un tel outil, la ville de Cannes s’est également entichée d’un système comparable. Ces caméras, bien que parfaitement visibles et signalées aux utilisateurs du métro et aux passants, suscitent néanmoins une certaine circonspection de la part des défenseurs des droits de l’homme, qui s’inquiètent du franchissement de cette nouvelle étape vers des sociétés où la surveillance est toujours plus accrue. Néanmoins, le caractère intrusif d’un tel outil reste restreint. D’autres dispositifs interrogent davantage.

Fidèle Spot

C’est le cas par exemple des drones qui ont été déployés dans plusieurs villes d’Europe et de France pendant le confinement et qui diffusaient des messages rappelant l’importance de demeurer chez soi et de respecter les mesures de distanciation physique. S’alarmant du recours à de tels engins, la Quadrature du Net et la Ligue des droits de l’Homme avaient déposé début mai un référé devant le tribunal administratif de Paris, ciblant notamment les images captées par ces objets ; le recours a cependant été rejeté. Sans doute, ces associations françaises se seraient montrées échaudées de la même manière face au chien de Boston Dynamics, Spot, qui patrouille dans les jardins de Singapour pour aboyer des messages de prévention aux promeneurs. Là aussi, bien sûr, les autorités promettent que les données captées par les caméras de Spot ne sont nullement conservées.

Un bracelet qui vibre si l’on s’approche de vous !

Si l’on peut espérer en effet un relatif respect de l’anonymat, ce dernier devient bien plus sujet à caution avec les bracelets qui vibrent dès qu’un individu s’approche de vous à moins d’un mètre (voire un mètre cinquante ou encore un mètre quatre-vingt). Ces petits capteurs sont aujourd’hui testés à Bruxelles, sur le port d’Anvers (développé par l’entreprise Rombit), mais aussi dans une école maternelle italienne. Ces dispositifs ne recourent pas à internet mais aux ondes, ce qui est censé garantir l’absence de transmission des données. Néanmoins, ces bracelets peuvent également être utilisés comme outil de traçage, en cas de dépistage d’un cas de Covid-19 par un porteur. Certaines entreprises sont d’ailleurs intéressées par ces bracelets en vue de pouvoir prouver leur absence de responsabilité en cas de contamination. C’est notamment ainsi que l’envisage le docteur Guiseppe Di Bari, dentiste italien qui estime : « Cela va me permettre de contester d’éventuelles fausses plaintes car si un patient venait à affirmer qu’il a attrapé le virus dans mon cabinet je serais en mesure de prouver qu’il n’a été en contact avec aucune personne positive et que la distanciation sociale a été observée au moins pendant son séjour dans mes locaux ». Si l’on peut parfaitement apprécier l’utilité de ce type de dispositif, leur utilisation dans un cadre professionnel ou scolaire, où le volontariat pourrait ne pas être totalement assuré, soulève des questions éthiques importantes.

Liberté connectée ?

D’une manière générale, l’ensemble de ces systèmes de surveillance, s’ils peuvent apparaître a priori louables face aux enjeux épidémiques interrogent sur les restrictions de liberté qu’ils supposent et qui pourraient nous être en partie imposées. Sans doute, des garde-fous réglementaires (alors que certains dispositifs échappent au champ d’action de la Commission nationale informatique et liberté) ne seraient pas inutiles.

Aurélie Haroche

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