En souvenir de la petite fille qui ne hurle pas

Paris, le samedi 1er mai 2021 – Elle fait partie des images qui forgent la mémoire collective. Cette petite fille qui n’est qu’hurlement. Comme seul vêtement ce cri, cette incompréhensible douleur. Elle est dans toutes les mémoires, l’image de cette petite fille brûlée par le napalm. Elle est le symbole de la violence de la guerre du Vietnam, de ce déferlement meurtrier.

Vie antérieure

Ce n’est pourtant pas l’image fondatrice de Tran To Nga. Sa mémoire est hantée par le souvenir de ces enfants qui ne pleurent pas. Mais qui ont été meurtris. C’est peut-être le souvenir de sa propre enfant, Viêt Hai : « C’était un joli bébé, et puis quelques jours après sa naissance, sa peau a commencé à se détacher en lambeaux. Je ne pouvais pas la serrer contre moi car elle avait du mal à respirer. Les femmes du camp chuchotaient que c’était ma faute, une punition pour mes actes d’une vie antérieure… ». Viêt Hai mourra quelques semaines après avoir été mis au monde.

Une catastrophe parmi d’autres

Pour Tran To Nga, l’enfant a été la victime, comme des milliers d’autres au Vietnam, de l’empoisonnement de sa terre par l’agent Orange, un défoliant, à base de dioxine, dont des tonnes ont été déversées par l’armée américaine sur les campagnes vietnamiennes. Les conséquences de l’exposition à cette substance toxique ne seront probablement jamais déterminées avec exactitude, d’autant plus que pendant longtemps, les ravages de l’agent Orange ont été comme oubliés au Vietnam. Tran To Nga, elle aussi, les avait quasiment effacés de son esprit. Dans son récit autobiographique « Ma terre empoisonnée », elle décrit sa réaction après avoir été la victime avec ses camarades partisans d’Ho Chi Minh d’une pluie d’agent Orange : « Une quinte de toux me prend. Je vais me laver. Et puis j’oublie aussitôt. Dans l’apocalypse environnante, dans les flammes de notre cher Vietnam, que peut bien représenter l’épandage d’un banal herbicide ? ». Quelques temps, plus tard, sa route sera à nouveau à peine entravée par un nouvel épandage.

Retour en arrière

Des années plus tard, après avoir occupé différentes fonctions dans l’encadrement de l’enseignement et déçue de la forme prise par la « libération » qu’elle avait pourtant si ardemment désirée, celle qui avait commencé par combattre l’occupant français, fonde une agence de voyages à destination des anciens colonisateurs aspirant à retrouver leur « Indochine ». C’est dans ce contexte, qu’elle se rapproche d’organisations gérant des orphelinats. Elle est alors frappée de la proportion dans certaines régions d’enfants lourdement handicapés et fait le lien avec l’agent orange. C’est alors qu’elle se souvient. Et qu’elle mesure que certains des problèmes de santé dont elle souffre (cancer du sein, tuberculose…) ainsi que ses deux filles vivantes (asthme, malformations cardiaques, …) et la défunte Viët Hai, pourraient être liés à l’agent orange.

Des vétérans indemnisés, des populations ignorées

Difficile bien sûr de distinguer ce qui n’est que le coup des errances du destin (sans parler du poids du vieillissement) ou la conséquence de l’exposition à l’herbicide, mais dès lors Tran To Nga est déterminée à faire entendre sa voix et surtout celle de ceux qui n’ont jamais vu leur souffrance reconnue. En effet, en 1984, les Etats-Unis ont accordé 180 millions de dollars à certains de leurs vétérans, intoxiqués par les herbicides qu’ils avaient manipulés sans être avertis de leur toxicité. Cependant, les victimes Vietnamiennes n’ont jamais été prises en considération. « Une plainte a bien été intentée en 2004 aux Etats-Unis par des victimes vietnamiennes, mais le juge a conclu qu'un herbicide, donc l'agent Orange, n'était pas un poison au regard du droit international. Pourtant, l'historique des procès organisés par les vétérans démontre que ces firmes ont été reconnues coupables depuis longtemps d'atteintes à la santé des personnes. Mais le lien de causalité n'a jamais été établi avec les populations victimes des épandages » expliquait récemment dans Libération la juriste Valérie Cabanes.

L’arme de la justice française

Ce procès impossible, Tran To Nga en a fait son dernier combat. Profitant de la restauration en 2013 par le Parlement français de la compétence du juge en matière de droit international, permettant à une victime française d’intenter en France une procédure judiciaire pour des faits commis à l’étranger par un tiers étranger, la petite guérillero, devenue Française a porté plainte pour empoissonnement contre les fabricants et distributeurs de l’agent Orange. Après de multiples péripéties juridiques et des reports liés à la crise sanitaire, le procès au civil s’est tenu en janvier dernier et le jugement est attendu dans dix jours.

Imputabilité et responsabilité

L’argumentation des firmes signale tout d’abord l’impossible imputation directe des pathologies recensées par Tran To Nga et sa famille à l’exposition à l’agent Orange. Même si la militante s’appuie notamment sur des analyses mettant en avant des taux sanguins de dioxine très supérieurs à la normale (la découverte de cet empoisonnement est d’ailleurs décrite en ouverture de son livre comme le moment où sa vie a basculé plus encore que celui où elle a été la victime de l’arme chimique), elle sait qu’il s’agit d’un point de discussion majeur. Au-delà, les firmes renvoient la responsabilité sur les Etats-Unis d’Amérique, considérant qu’elles n’ont fait que répondre à des commandes. Pourtant, lors du procès, les avocats de Tran To Nga ont pu produire des documents compromettants signalant par exemple comment Dow Chemical, en 1965 s’inquiétait : « Cette substance est extraordinairement toxique et présente un énorme potentiel en termes de génération de chloracné et de maladies systémiques ».

L’argent n’est pas le but

En souvenir de la petite fille qui n’hurle pas, et qui meurt dans la jungle embrasée, Tran To Nga, attend beaucoup de ce procès et a refusé toutes les tentatives de transaction. « Si notre but était de gagner une grosse somme d’argent, ce serait peut-être une défaite. Mais si c’est de faire connaître le drame de l’agent orange dans le monde entier… alors avec ce procès pédagogique, unique, politique, historique, on peut avancer », a-t-elle confié au Monde.

Aurélie Haroche

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