Extension du domaine de la vie

Paris, le samedi 19 mars 2022 – Difficile de résumer Anéantir, le dernier ouvrage de Michel Houellebecq, à une seule thématique tant l’auteur des particules élémentaires y penche son regard acerbe sur de très (trop ?) nombreuses questions.

Si on ne saurait ainsi qualifier Anéantir de roman médical (c’est avant tout un roman d’amour exaltant la compassion), le regard que nous portons sur la vieillesse et la mort est central dans ce livre.

En témoigne la longue liste de praticiens remerciés d’avoir accordé au romancier des entretiens qui lui ont permis d’appréhender la prise en charge des pathologies qui atteignent ses personnages.

Un dépressif amoureux de la vie

On aurait pu imaginer, à la lecture de sa prose désabusée, Michel Houellebecq favorable à l’euthanasie et au suicide assisté, il n’en est rien, comme en témoignent ses tribunes passées, notamment dans le Figaro, où il avait estimé qu’une « civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect ».

Dans ce roman, à plusieurs reprises, les protagonistes et leurs entourages sont en proie à cette lancinante question : jusqu’à quel point la vie mérite-t-elle d’être vécue ? Un tétraplégique privé de la parole doit-il être aidé à mourir ? Vaut-il mieux l’euthanasie qu’une longue agonie dans les affres du cancer et de ses thérapeutiques ?

La réponse de Michel Houellebecq semble singulière, la vie ne mérite à la fois jamais et toujours d’être vécue. Pourquoi la vie d’un cérébrolésé, entouré par des proches aimants, serait-elle plus méprisable que celle du cadre moyen dépressif et isolé d’ « extension du domaine de la lutte », semble ainsi s’interroger Michel Houellebecq. Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie, en somme.

Réquisitoire contre une société qui a permis les EHPAD

Le plus frappant est peut-être l’histoire de cet homme qui se retrouve dans la même situation clinique que celle de Vincent Lambert (à ceci près qu’il est un septuagénaire), ce jeune infirmier dont le cas a longtemps défrayé la chronique.

Pour Houellebecq, le mieux aurait été d’accéder aux demandes d’une partie de sa famille : faire vivre Vincent au domicile de ses parents. Tout plutôt qu’une « structure » de type EHPAD, symbole, pour l’écrivain, d’une société où l’individualisme solitaire est confondu avec la liberté, où un faux progressisme pousse les vieillards et les handicapés aux mouroirs et à l’anéantissement.  

En creux, Michel Houellebecq attaque la presse et le traitement de cette affaire. Il vitupère : pourquoi qualifier de catholiques intégristes des parents qui souhaitaient juste que leur fils vive ?

Ainsi comme Soumission se télescopait avec les attentats de Charlie, comme Sérotonine touchait du doigt le mouvement des gilets jaunes, Anéantir était publié quelques semaines avant le « scandale » Orpéa.

Que l’on aime ou que l’on exècre l’auteur de La carte et le territoire (il laisse rarement indifférent), on ne pourra qu’admirer sa prescience ou du moins sa capacité à se saisir des problèmes du temps.

F.H.

Référence
M Houellebecq : Anéantir, Flammarion (736 pages, 26 €)

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Vos réactions (1)

  • Humanisme et réalisme

    Le 20 mars 2022

    Le livre est remarquable en effet. Sorti de la pathologie improbable qui affecte le héros de l'histoire dans le dernier tiers, la description des dysfonctionnements de l'EHPAD et d'ailleurs des établissements de santé actuellement est remarquable et bien évoquée. C'est en effet finalement un hymne à la vie à travers la mort qui nous attend tous.

    Dr Astrid Wilk

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