Grand débat : quelle place pour la santé ?

Paris, le samedi 9 février 2019 – Beaucoup auront remarqué, voire regretté, que la santé ne soit pas directement citée par le Président de la République dans sa lettre aux Français inaugurant le grand débat. Cependant, l’organisation des soins et d’une manière générale la santé peuvent entrer en résonnance avec plusieurs des thèmes centraux avancés par les pouvoirs publics. La question de l’organisation des services publics n’exclut ainsi pas du tout d’évoquer la carte hospitalière voir la répartition des médecins sur le territoire, tandis que les discussions autour de la transition écologique peuvent orienter vers des sujets intéressant la santé. Par ailleurs, on le sait, de nombreuses instances ont pris l’initiative dans des domaines différents de proposer des débats alternatifs sur des thématiques plus restreintes : ainsi le JIM (et plusieurs autres sites dédiés aux professionnels de santé) ont invité à leurs lecteurs à participer à un grand débat santé.

Mots clés

Des milliers de propositions ont déjà été postées sur le site ouvert par le gouvernement : près de 50 000 en ce qui concerne la transition écologique (chiffre du 7 février au soir), plus de 67 000 autour de la fiscalité, 37 000 sur la démocratie et la citoyenneté et 41 000 à propos de l’organisation  des services publics. A travers cette jungle de propositions dont les formes sont très variables, pouvant aller de quelques mots sibyllins à de longues explications (quand il ne s’agit pas d’évoquer son propre témoignage), choisissant ou non d’utiliser le questionnaire proposé par le site, nous avons essayé de mesurer la part des suggestions concernant la santé et l’organisation des soins. La tâche est nécessairement ardue et évite difficilement les biais de sélection. Notre méthode a consisté à utiliser des mots clés afin de connaître leur récurrence dans les titres des propositions : "médecine" et "santé" pour chaque thématique et des mots clés spécifiques pour certains thèmes dont "mutuelle" dans la catégorie fiscalité, "vaccin", "alcool"  et "handicapé"  dans la catégorie démocratie et citoyenneté et "hôpital"  dans la catégorie organisation des services publics. Si cette technique ne permet nullement d’avoir une vue complète, notamment parce que l’outil de recherche de la plateforme ne semble pas être très performant, elle offre la possibilité de saisir quelques tendances.

Médecine et santé : des thèmes fréquents sans être à la une

Régulièrement évoquée, la santé ne compte cependant pas parmi les thèmes vedettes de la plateforme. Notre recherche de mots clés phares pour chaque catégorie met en évidence que les termes majeurs figurent autour de 1 000 fois dans chaque rubrique (« climat » est cité 1 275 fois dans Transition écologique, « ISF » 1471 fois dans Fiscalité et dépenses publiques, « référendum » 888 fois dans Démocratie et citoyenneté et « fonctionnaires » 1 135 fois dans organisation de l’état). Par comparaison, les mots clés que nous avons sélectionnés dépassent rarement les 300 occurrences, mais sont cependant loin d’être absents.

C’est sans surprise dans le domaine de l’organisation des services publics que la médecine et la santé sont le plus souvent évoquées, même si on pourra remarquer la fréquence également de cette thématique dans la rubrique fiscalité, les propositions relatives aux dépenses étant en effet nombreuses.

 

 Occurrence des mots clefs "santé" dans les thèmes de débat retenus par le gouvernement

Défense des médecines alternatives et refus de l’obligation vaccinale

Au-delà de cette analyse volumétrique nécessairement imparfaite, quelles tendances principales peut-on observer dans les suggestions ? Si l’on veut appliquer les thèmes retenus pour le grand débat du JIM, on constate tout d’abord que les questions de santé publique ne sont pas largement évoquées, comme le signale la rareté de certains mots clés. On peut néanmoins relever que les messages appelant à une reconnaissance des médecines alternatives ne sont pas inexistants. Ainsi, sur les 12 messages utilisant le mot « médecine » retrouvés dans la catégorie transition écologique, huit au moins défendent les "bénéfices" des médecines « naturelles », « douces » ou « chinoises » contre le « tout chimique ». Il faut aller dans le volet « fiscalité » pour trouver quelques appels bien moins nombreux à un déremboursement de l’homéopathie. Concernant les vaccins, les messages sur ce sujet sont également peu nombreux, mais très majoritairement en faveur de la levée de l’obligation. Ainsi, sur les 18 messages comportant le mot « vaccin » dans l’onglet Démocratie et citoyenneté, quinze au moins appellent à l’abrogation de l’obligation. Enfin, on a pu relever de manière extrêmement marginale quelques appels à la légalisation du cannabis, à l’autorisation de l’euthanasie ou au refus de l’élargissement de la PMA pour les couples de femmes (les occurrences auraient été sans doute plus nombreuses avec des mots clés plus ciblés).

La restriction de la liberté d’installation fait recette

Sur l’organisation des soins de ville et hospitaliers à propos de laquelle les Français (comme les lecteurs du JIM) sont plus prolixes, on observera une nette scission entre nos concitoyens et les professionnels de santé. En effet, la plateforme enregistre un grand nombre de propositions en faveur d’une limitation de la liberté d’installation des médecins par différents biais : taxation, obligation d’installation des jeunes médecins, cartographie pour ajuster les affectations en fonction des besoins territoriaux… Certains vont même jusqu’à proposer de "fonctionnariser" tous les médecins. On trouve également quelques suggestions en faveur d’une permanence des soins obligatoire en ville. Autant d’orientations qui sont à contre-courant des revendications des syndicats médicaux et qui dénotent sans doute une méconnaissance du système. A contrario, en ce qui concerne l’hôpital, la tonalité générale des messages est favorable à une augmentation des moyens et les fermetures sont généralement décriées.

Clarifier le rôle ou la place des mutuelles : médecins et français sur la même ligne

La plateforme offre par ailleurs de multiples contributions qui concernent les dépenses de santé. Ainsi, un nombre non négligeable de proposition invite à une révision des règles concernant les dépassements d’honoraires. Mais en la matière, les préconisations les plus fréquentes, à l’instar de ce que l’on observe de la part des professionnels de santé, visent le rôle des mutuelles. Beaucoup estiment nécessaire de revoir les réglementations rendant obligatoire l’adhésion à une mutuelle d’entreprise, responsable de nombreuses difficultés au sein des familles pour une protection pas nécessairement meilleure. D’une manière générale, une plus grande transparence concernant les mutuelles est souhaitée, quand leur suppression n’est pas (plus rarement) préconisée ! Outre les mutuelles, certains messages plaident pour une plus grande sensibilisation des Français aux coûts des dépenses de santé, soit à travers la suspension de la prise en charge dans certaines situations (maladies ou accidents liés à un comportement à risque par exemple), soit à travers une plus grande transparence. Un internaute suggère par exemple « d’envoyer une facture pour les actes médicaux à l’hôpital avec le vrai prix des soins ». Enfin, rares (mais pas inexistants) sont les messages invitant à une couverture santé à 100 % et également rares sont ceux qui appellent à la suppression de la prise en charge des soins des migrants.

Un outil difficile à utiliser

Cette analyse très préliminaire et dont la méthodologie ne prétend nullement à l’exhaustivité permet néanmoins de mesurer certaines tendances de la grande consultation nationale sur les questions de santé. D’abord la diversité des réponses, l’absence de classement ou de vote pour mesurer le niveau d’adhésion aux propositions rendent complexe l’analyse (et on ne sait comment le gouvernement pourrait en offrir une juste restitution). Par ailleurs, très liées des difficultés quotidiennes des Français, les préconisations sont majoritairement inspirées d’un esprit pragmatique mais aussi parfois anti scientifique, soit une tonalité qui marque tout à la fois les atouts mais aussi les limites d’une telle opération. Afin de compléter cette première approche, nous conduirons d’autres analyses non seulement sur la plateforme nationale mais aussi à partir des propositions de nos lecteurs accessibles dans notre dossier Grand débat qui reste ouvert à toutes les contributions.

Aurélie Haroche

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