La tribunite : un effet secondaire inattendu de la Covid-19 ?

Paris, le lundi 28 septembre 2020 – C’est inévitablement bien moins informatif qu’un outil comme Google Trends, mais l’exercice permet cependant d’identifier une tendance. Entre le 1er janvier 2020 et aujourd’hui, les articles de notre rubrique Pro et Société se faisant l’écho d’une tribune publiée dans la presse grand public et signée par des médecins ou des scientifiques ont augmenté de près de 15 % par rapport à la même période l’année dernière qui était pourtant déjà riche en contributions en tous genres (malaise des personnels hospitaliers, répercussion de l’appel au déremboursement de l’homéopathie…).

Controverses et défiance

Nous l’avons tous constaté, l’épidémie de Covid-19 a en effet donné lieu à une multiplication des prises de position de médecins, exhortant les uns après les autres le gouvernement à adopter ou à ne pas adopter telle ou telle mesure. Si les auteurs de ces textes publiés tour à tour dans Le Monde, le Figaro ou le Journal du Dimanche disent agir au nom de leur expertise, l’ampleur du phénomène est assez révélatrice d’une parole "scientifique" qui connaît les plus grandes difficultés à se stabiliser et qui fréquemment dépasse le seul champ médical pour adopter le ton de la controverse. Ce désir de se faire entendre sur la scène médiatique est également en partie la conséquence d’un sentiment de défiance vis-à-vis du gouvernement ou en tout cas d’une claire perte de crédibilité du pouvoir politique.

Prévisions inquiétantes

Ces derniers jours ont été marqués par un épisode aigu de cette fièvre de la tribune ou tribunite. Nous n’avons pas échappé à l’incontournable appel au durcissement, signé par des habitués de ce type d’exercice médiatique. Depuis le début de l’été, quelques dizaines de médecins forment en effet à tour de rôle des petits groupes de six à sept signataires, défendant des appels guidés par le même souci de renforcer les mesures de limitation de la propagation du virus. Ils ont notamment plusieurs fois invité à généraliser le port du masque. Dans le dernier opus, publié hier dans le Journal du Dimanche, Philippe Amouyel, Luc Dauchet, Gilbert Deray, Karine Lacombe, Bruno Megarbane, Jimmy Mohamed et Christine Rouzioux présentent un texte bref dont les prédictions sont inquiétantes : « Sans mesure forte pour lutter contre l'épidémie, le nombre de patients admis chaque jour en réanimation dans un mois sera d'environ 650, équivalant à celui que nous avons connu au maximum de la première vague, et dépassera 1 200 mi-novembre ». Aussi est-ce un appel à agir de façon urgente et déterminée en faisant du masque le critère d’appréciation pour autoriser ou non le maintien d’une activité : « Toutes les activités en tous lieux rassemblant des personnes issues de foyers différents pour lesquelles les mesures barrière ou le port du masque ne peuvent être respectés doivent être suspendues. Il ne faut pas fermer les entreprises ni les lieux d'enseignement, mais y appliquer strictement les mesures barrière. Les bars et restaurants doivent respecter strictement les heures de fermeture décidées par le gouvernement et appliquer strictement les mesures barrière : le masque doit y être porté en permanence sauf lors des consommations effectives » insistent ainsi les auteurs.

"Censure" et catastrophisme aveugle

Semblant considérer comme insuffisantes les mesures déjà prises par les pouvoirs publics, cette contribution contraste fortement avec un autre texte qui est "la tribune à laquelle vous avez échappée". Dans le Journal du Dimanche également devait en effet paraître le même jour un appel signé par 250 personnalités, notamment Laurent Tubiana (chercheur épidémiologiste à l’INSERM, directeur de l’IRSAN), le professeur Jean-François Toussaint (ancien président des États Généraux de la Prévention) et le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS. Là encore, ces auteurs n’en sont pas à leur première tribune et la tonalité de leur dernier numéro (qui in extremis a été refusé par le JDD, sans réelle explication ; ce qui ne manque pas d’interroger) ne diffère guère des précédents : à leurs yeux, le catastrophisme égare les pouvoirs publics. Ainsi, critiquent-ils les modèles utilisés en épinglant : « L’idée d’une "deuxième vague" reproduisant le pic de mars-avril 2020 n’est pas un constat empirique. C’est une théorie catastrophiste issue de modélisations fondées sur des hypothèses non vérifiées, annoncée dès le mois de mars et ressortie des cartons à chaque étape de l’épidémie : en avril lors du soi-disant "relâchement" des Français, en mai avant le déconfinement, en juin pour la Fête de la musique, en été pour les "clusters" de Mayenne ou les matchs de foot, et à nouveau cet automne face à une augmentation des cas certes significative, mais lente et grevée d’incertitudes diagnostiques. Au final, cette prétendue "deuxième vague" est une aberration épidémiologique et l’on ne voit rien venir qui puisse être sérieusement comparé à ce que nous avons vécu au printemps dernier ». Ces auteurs réprouvent également des dispositions qui manquent parfois de cohérence : « Cette politique du chiffre appliquée aux tests conduit à une nouvelle aberration consistant à s'étonner du fait qu'on trouve davantage aujourd'hui ce qu'on ne cherchait pas hier. Elle conduit par ailleurs à des classements des départements ou des régions en zones plus ou moins "dangereuses" à qui l’on donne de jolies couleurs qui cachent la fragilité et l’arbitraire du comptage : untel se retrouvera en "zone rouge" alors qu’il y a moins de dix patients en réanimation, un autre verra tous ses restaurants fermés sans que l’on ait la preuve que ce sont des lieux de contamination majeurs ». Enfin, d’une manière plus globale, ils invitent à se rappeler qu’il est « illusoire » de vouloir croire que l’on puisse « faire disparaître ce virus en réduisant à néant la vie sociale ». Leur seul point d’accord avec ceux qui leur ont volé la vedette dans le JDD est peut-être d’insister sur l’importance des « gestes barrières et du lavage des mains », même s’ils sont probablement bien moins enclins à faire du masque l’alpha et l’oméga de la prévention épidémique.

Des novices prudents mais préoccupés

Dans cette bataille de vétérans de la tribune, des novices ont essayé de faire entendre leurs voix : des médecins de l’Assistance publique-hôpitaux de Marseille. Leur style fait écho aux premières contributions de ceux qui les ont précédés dans la carrière de tribuns systématiques, quand ils insistent sur leur refus d’endosser le rôle du politique ou encore sur leur volonté de présenter leur expérience du terrain. « Le rôle d’un Centre Hospitalier Universitaire, établissement de référence du Département et de la Région, n’est pas d’être "alarmiste" ni de commenter, mais de soigner des patients, de prévoir sereinement une réponse adaptée aux besoins de santé de la population du Département et de la Région face à cette deuxième vague. Les fluctuations au quotidien des chiffres et des courbes de l’épidémie sont largement commentées ici et là, mais nous qui sommes au quotidien, 24 heures sur 24 sur le terrain, au contact des malades, ne pouvons relâcher notre vigilance, quand la courbe d’occupation des lits est ascendante depuis plus de 5 semaines » écrivent ainsi ces praticiens marseillais. Et fidèles à leur refus de ne pas empiéter sur le terrain des décisionnaires, ils ne se risquent pas à préconiser de nouvelles mesures mais semblent cependant considérer comme inévitables celles déjà en place.

La palme de la proposition inattendue

Dans ce festival des tribunes, à côté des incontournables et des jeunes premiers, les plus remarqués sont probablement les iconoclastes. Cette semaine, le rôle a été joué par deux Prix Nobel d’économie, Abhijit Banerjee et Esther Duflo. Comme toujours le message s’adresse aux pouvoirs publics. Mais il s’agit ici de faire appel à sa fibre sensible, en invoquant tout à la fois Noël et les enjeux électoraux : « Personne ne veut être le Grinch qui a volé Noël, surtout pas un président qui aurait l’intention de se faire réélire. Pourtant, au train où vont les choses, l’hypothèse d’un confinement généralisé précisément autour des fêtes de fin d’année n’est pas à écarter » estiment ainsi les deux Nobel. Ces derniers, contrairement aux médecins de l’AP-HM, n’hésitent pas à prescrire leur remède prophylactique pour éviter ce grand danger impopulaire : confiner pendant la période de l’Avent ! Les deux économistes ont même pensé au moindre détail : du suivi des cours jusqu’à l’achat des présents « Il y a pourtant une solution possible : décréter un confinement dans tout le territoire pour la période de l’Avent, disons du 1er au 20 décembre, en demandant aux familles de rester chez elles et de ne pas anticiper les vacances en se précipitant chez les grands-parents. Le coût éducatif serait très faible : les deux dernières semaines de cours avant les vacances pourraient se faire en ligne ; il serait peut-être même envisageable de réduire la durée des vacances de la Toussaint d’une semaine et d’augmenter celles de Noël d’une semaine. Le coût pour l’économie serait important, mais moins que d’avoir à annuler Noël ou qu’un reconfinement dans des circonstances bien pires quinze jours plus tard. Les achats de Noël pourraient être encouragés pendant le mois de novembre (en autorisant les ouvertures tardives, les soldes, etc.), et les magasins pourraient rester ouverts pour les commandes pendant le confinement ». Les auteurs, de façon peut-être plus pragmatique observent que la large mise à disposition de tests de dépistage rapides pourrait faciliter le maintien d’une vie sociale, tout en préservant les plus fragiles.

Cacophonie inaudible

Le ministre de la Santé a écarté d'un revers de main une telle hypothèse, considérant comme inadapté de projeter aujourd’hui les mesures à prendre pour le début du mois de décembre. Il n’aura pas plus répondu aux nombreuses autres sollicitations, qui ont également concerné le champ éducatif. Ainsi, a-t-on pu lire dans Le Monde une tribune d’universitaires considérant indispensable de multiplier les cours à distance pour éviter la propagation du virus, tandis que dans le Nouvel Observateur deux pédiatres estiment qu’un allègement de la pression vis-à-vis des plus jeunes devrait être envisagé ! Alors que les symptômes associés à l’infection par SARS-CoV-2 sont parfois considérés comme innombrables, les avis, opinions et autres prises de position le sont tout autant. Cette cacophonie est un effet secondaire sans doute très dommageable, alors que l’adhésion des Français aux dispositions est essentielle pour espérer leur efficacité.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (5)

  • Crédibilité

    Le 03 octobre 2020

    Bonjour, merci au Jim pour son travail de synthèse et de relai.
    Si la perte de crédibilité est claire vis à vis du politique, cette tribunite temoigne de celle visant ces ''prescriptions'' médicales et celles touchant certains médias.
    Individualisme,complotisme s'en voient renforcés.

    Dr Cément Vu Ngoc

    Dr Clément Vu Ngoc

  • Pronez la mesure

    Le 03 octobre 2020

    Merci, madame, d'avoir identifié un nouveau virus fruit singulier de l'accouplement entre caméras et médias, et qui a l'immense pouvoir de se multiplier à Très Grande Vitesse Virale.

    Je connais certains de ces Kataztrofistes, et je les ai côtoyés au temps de l'épidémie de SIDA, bien plus préoccupante à mon sens que le COVID, car on soigne le SIDA MAIS ON N'EN GUÉRIT PAS.
    Pour le COVID, les hautes autorités scientifiques, médicales, politiques, préfectorales nous rabaissent en nous infantilisant, en nous promettant le pire si nous ne respectons pas lesdits "gestes barrières", mais ces particules virales de 150 nanomètres se moquent de ces barrières. Un masque bien mis et changé toutes les 4 heures bloque au mieux 60 à 70% d'entre elles.
    Où sont le bon sens, la mesure la raison et la réflexion dans ce brouhaha ce tohubohu où on mélange allègrement les porteurs ayant une signature virale détectée par RT.PCR (Quelle charge virale? Un virus infectieux ? Sachant que cette valeur peut varier de 1 â 100), ceux qui ont des symptômes faibles, et ceux, vieux comme moi, qui sont malades!

    Prônez, Madame, la mesure, la vraie estimation de la charge virale (VL POUR VIRAL LOAD), et le bon sens d'une véritable hygiène de vie, point de tabac, alcools un peu, nourriture de qualité "ni trop ni trop peu" les exercices physiques, et l'hygiène du corps sans confinement, oui sans confinement pour l'esprit et notre sérénité loin de catastrophistes.

    Dr J-L Darlix, 50 ans de virologie

  • Merci pour cet article bien fait

    Le 04 octobre 2020

    A sa lecture on comprend aisément que le principal effet secondaire de l'épidémie de SARS COV-2 est une forme de folie collective, qui semble autoriser certains économistes, politiciens et informaticiens du Royal College à dicter au monde sa conduite au quotidien, au prétexte d'arrêter une seconde vague absente.
    Chacun y va de son conseil et de sa surveillance recommandée. Le confinement de l'Avent est une de ces propositions imbéciles qui ne choque même plus. D'ailleurs l'étiquette Prix Nobel suffit, selon certains, à donner une légitimité aux idées fausses. Comme proposition pour éviter de ruiner des économies mal en point, il y a mieux.
    On se croirait parfois revenu au temps de Calvin. Inquiétant.
    Pendant ce temps, à Taiwan, en Thailande et ailleurs, on vit normalement et on pense à régler les problèmes prioritaires.

    Dr Jean-François Michel

Voir toutes les réactions (5)

Réagir à cet article