Le dernier match

Paris, le samedi 9 octobre 2021 – Si la rédaction de « directives anticipées » concernant sa fin de vie est parfois si difficile, c’est que nous sommes nombreux à ne pas pouvoir déterminer comment nous ferons face à un accident dévastateur ou à une maladie invalidante. Notre façon habituelle de réagir aux événements imprévus ne sera-t-elle pas complètement transformée par la douleur et l’approche de la mort ?

Merde

Bernard Tapie sans doute savait. Il a affronté son cancer exactement comme il a affronté tous les épisodes rocambolesques de sa vie : avec un mélange de défi et de bravache, de crânerie et de panache. Surtout, il a toujours été à la recherche de solutions, refusant la fatalité. C’est ce que racontent aujourd’hui ses enfants et ses médecins.

A commencer par l’annonce à sa famille. « J’ai une merde » a-t-il lâché à ses enfants, raconte Paris Match. Son fils, Stéphane, a ironisé : « Cela fait longtemps que tu en as ». « Oui, mais là c’est un cancer », a répondu Bernard Tapie. L’utilisation d’un terme qu’il aurait tout aussi bien pu employer pour ses innombrables démêlés avec la justice ou ses revers de fortune signale bien comment dès le diagnostic, Bernard Tapie a considéré le cancer comme une « affaire » supplémentaire. Une affaire face à la quelle, comme toujours, il fallait employer tous les moyens à sa disposition et ne jamais avoir l’air de plier. Aussi, celui qui se plaignait depuis quelques temps de problème de déglutition et qui a vu confirmer rapidement un diagnostic de cancer de l’œsophage et de l’estomac n’hésite pas à expérimenter, après une chirurgie lourde, le MRIdian, un nouvel appareil de radiothérapie. Le traitement dont il bénéficie à l’institut Paoli-Calmettes de Marseille lui permet ainsi pendant plusieurs mois de retrouver sa forme et sa voix. Mais face à la récidive, il poursuit, infatigable ses recherches. Ainsi, il rencontre à Louvain, le professeur Eric Van Cutsem, dans l’espoir de pouvoir bénéficier d’autres traitements expérimentaux. « Il voulait comprendre le cancer, pourquoi on fait ci ou ça. Surtout, il s’est battu, comme il s’est battu avec l’OM, avec Adidas et en politique. C’est grâce à ça qu’il a survécu plus de quatre ans avec un cancer avancé. Avec son caractère battant, mais très sensible, aussi. Il ne voulait pas entendre que ça allait mal, mais trouver une solution. Il réagissait comme beaucoup d’hommes d’affaires : il y a un problème, on résout le problème.(…) Comme beaucoup de patients, il a passé des heures sur Internet à étudier les aspects de sa maladie. Certains patients, lorsque leur cancer est métastatique, se laissent aller et déprimer et ne veulent pas subir un traitement s’ils n’ont pas de garanties que cela va résoudre le problème. Lui, s’il y avait une chance, il voulait y aller » explique aujourd’hui ce praticien dans le Parisien. Beaucoup des témoignages confirment également que tout en étant lucide sur la gravité de son état et alors qu’aucune information ne lui a été cachée, il conservait une confiance inébranlable dans la médecine (et peut-être dans sa force) : « La médecine va à une vitesse incroyable (…) Celui qui est atteint aujourd’hui d’un cancer dit mortel à court terme, eh bien ce n’est pas sûr. Donc, il faut continuer à se battre » assurait-il par exemple en 2018.

Une médiatisation gagnante

La marque « Tapie » dans sa lutte contre le cancer s’est également illustrée dans sa volonté de rendre publique sa maladie. Dès 2017, alors qu’il est hospitalisé, il annonce par la voie d’un communiqué qu’il est atteint d’un cancer de l’œsophage et de l’estomac. Tout au long des quatre années qui suivront, il n’hésitera pas à évoquer les différentes étapes de sa maladie. Certains de ses proches, lui avaient pourtant déconseillé cette médiatisation, redoutant que ses « ennemis » ne profitent de cet affaiblissement. Bernard Tapie avait refusé d’entendre ces mises en garde. Le coup de poker fut gagnant. Alors que l’image de l’homme était contrastée (et c’est un euphémisme), en raison des multiples sinuosités de son parcours, la façon dont il a publiquement accepté de partager son vécu a suscité une vague de sympathie sans précédent. « J’ai vu un nombre incroyable de gens, anti-Tapie notoires, lui témoigner leur respect. Il a reçu énormément de soutien et il y était très sensible. Cela lui a fait du bien », assure son avocat, Hervé Témime.

Un porte-voix

Un tel élan ne surprend pas nécessairement les médecins qui voient dans l’attitude de Bernard Tapie, dans sa façon de se faire le porte-voix des patients, un encouragement important pour ces derniers. « Il a fait avancer l’idée qu’il fallait que chaque patient avec un cancer fasse l’analyse moléculaire de sa tumeur pour voir s’il existe des possibilités avec une thérapie ciblée ou une immunothérapie. Grâce à Tapie, j’ai été contacté par beaucoup de patients français qui me demandaient de regarder si je pouvais les soigner. Il a aussi aidé à être ouvert, transparent, oser en parler. Il a servi d’exemple. À plusieurs reprises, des patients m’ont dit : « Tapie se bat, je veux me battre aussi ! » » raconte le Pr Eric Van Cutsem.
Dans les derniers mois, alors qu’il tentait encore le plus possible de limiter les anti-douleurs et de mettre en pratique son conseil de continuer à demeurer actif, il n’hésita cependant pas à se faire l’écho de plaidoyers en faveur du droit de choisir sa mort.

Unanimité

Ce qu’il ne put choisir, s’en fut l’instant. Même s’il avait prié ses médecins de lui permettre de « tenir » au moins jusqu’à l’arrêt de la Cour d’appel du 6 octobre dans l’une de ses affaires, il est mort trois jours avant, après quatre ans d’un « match » acharné contre la maladie où il n’y a ni appel, ni cassation. Un combat qui n’est probablement pas étranger à la quasi-unanimité des hommages qui lui ont été rendus et qui tous ont laissé dans le silence les parts d’ombre de ce personnage de roman.



Aurélie Haroche

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