Le pragmatisme peut-il toujours être confondu (sans mauvaise foi) avec un conflit d’intérêt ?

Paris, le samedi 8 février 2020 – Etre concepteur d’une campagne de santé publique n’est pas une sinécure. Et sans doute, ceux qui se consacrent aux messages concernant l’alcool sont plus exposés encore que les autres aux lendemains difficiles. Passons d’abord sur l’influence des lobbys de l’alcool qui en France sont capables d’obtenir qu’une importante opération de prévention soit remise à plus tard, voire à jamais. Au-delà de ces pressions des producteurs d’alcool, l’image très positive, alliant hédonisme et bon goût, associée à la consommation du vin en France impose d’éviter les slogans trop directifs ou négatifs, si l’on ne veut pas être classé parmi les moralisateurs ou être suspecté d’encourager la prohibition. De telles réactions sont en effet souvent contre-productives pour l’efficacité d’une campagne.

Amis aussi la nuit

Pour tenter de contourner tous ces écueils, la voie du pragmatisme est parfois considérée comme salutaire. C’est celle qu’a empruntée Santé Publique France (SPF) à travers la campagne Amis aussi la nuit. Cette opération était destinée à encourager les comportements de solidarité vis-à-vis d’un ami sous l’emprise de l’alcool en le raccompagnant chez lui, conduisant sa voiture ou surveillant son comportement éventuellement dangereux. Le message d’une telle campagne n’encourage ainsi pas directement à ne pas boire, mais prenant acte de la propension des jeunes lors de soirées à consommer de l’alcool, à limiter les risques associés. Cette logique est appliquée avec succès dans de nombreux domaines en santé publique.

Réduction des risques

De la même manière, depuis plusieurs années la Délégation à la sécurité routière et la Prévention routière ont baptisé Sam celui qui choisit lors d’une soirée de ne pas boire, afin de pouvoir raccompagner ses proches en voiture. Ici, une fois encore, la Délégation à la sécurité routière et l’association Prévention routière, dont les missions ne sont pas la lutte contre l’alcoolisme mais la réduction des morts sur les routes font preuve de pragmatisme. Acceptant l’impossibilité d’empêcher tous les jeunes de s’alcooliser massivement lors d’une soirée, les deux organisations préfèrent encourager les stratégies limitant les conséquences dramatiques de cette habitude et notamment les accidents de la route.

Sam est-il un sous-marin des alcooliers ?

Quand les promoteurs de campagne de réduction des risques liés à la consommation de drogues injectables prônent l’utilisation de seringues à usage unique, rares sont ceux qui vont jusqu’à suspecter une collusion d’intérêt avec les fabricants de seringues… ou les dealers. Mais face à la puissance du lobby alcoolier, et à l’heure où la traque des conflits d’intérêt échappe parfois à toute mesure et à toute sérénité et alors qu’en matière de lutte contre l’alcool la notion de réduction des risques ne s’est pas parfaitement imposée, certains n’hésitent pas à voir dans le pragmatisme la marque de l’influence des alcooliers. Ainsi, le journaliste du Monde, Stéphane Foucart, dont la vigilance vis-à-vis des conflits d’intérêt est bien connue en ce qui concerne les pesticides et les herbicides a clairement suggéré dans une chronique publiée fin décembre que la campagne « Sam, celui qui conduit c’est celui qui ne boit pas » était un message qui trahissait le rôle prescripteur des alcooliers.

L’argumentaire de Stéphane Foucart ne repose que sur une maigre "preuve" : en février 2002 (soit trois ans avant le lancement du programme Sam par la Prévention routière et la Sécurité routière), le délégué général d’Entreprise et Prévention (association regroupant Pernod Ricard, Baccardi-Martini, Heineken, etc) écrivait dans Stratégies « Le slogan “Celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas” doit devenir un réflexe ». Stéphane Foucart remarque ironique : « C’est donc chose faite, avec l’aimable concours de l’Etat ». (On nous excusera de ne pas avoir recherché dans des revues spécialisées la trace de déclarations stratégiques de fabricants de seringues clamant que l’objectif serait d’atteindre « une injection, une seringue »).

Banalisation de la consommation d’alcool qui ne peut que séduire les producteurs

Cet élément factuel n’est pas une preuve déterminante, même s’il n’est pas impossible que par pragmatisme, toujours, les producteurs d’alcool aient vanté cette approche auprès des décideurs publics, approche leur permettant d’une part de promouvoir une image plus positive d’eux (en manifestant leur prise de conscience des risques auxquels ils exposent la population) et d’autre part d’assurer par ce management "contrôlé" du risque la conservation de certains consommateurs (ceux qui ne conduisent pas !). L’argumentaire de Stéphane Foucart va cependant au-delà de cette mise en évidence de communications convergentes chez les alcooliers et les responsables institutionnels. Il remarque que le message sur le conducteur sobre semble se fonder sur l’idée que boire est la norme, voire même que la consommation d’alcool est le gage d’une soirée réussie, une normalisation qui ne peut que séduire les producteurs, mais qui est aussi un constat, aussi regrettable soit-il. Ainsi, décrit-il : « Car "celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas" sous-entend que tous les autres boivent, nécessairement. A l’aune de la prévention routière, l’alcoolisation est donc le comportement collectif par défaut auquel, dans chaque groupe, un unique individu ne consent à déroger que pour ramener à bon port ses camarades ivres morts. Le sympathique slogan n’est donc pas seulement un message de prudence, mais la discrète affirmation d’une norme sociale favorable aux alcooliers. La dernière vidéo officielle de la campagne est d’ailleurs, à l’évidence, un modèle de psychologie inversée, où l’on cherche à obtenir le contraire de ce que l’on feint de recommander. On y voit le « conducteur désigné » chaleureusement remercié d’avoir sacrifié sa soirée, acceptant l’ennui mortel de l’abstinence, tandis que ses compagnons sont transportés d’extase grâce à leur alcoolémie. Un clip promotionnel vantant les joies de l’alcool ne ferait pas mieux ; celui qui conduit, c’est le sacrifié du soir, c’est celui qui s’ennuie quand les autres s’amusent » tacle le journaliste du Monde.

Sans alcool, la fête est plus folle !

Cette interprétation pourrait (euphémisme) cependant être battue en brèche. En fait « d’ennui mortel », les Sam présentés dans le clip sont portés en triomphe par leurs camarades, responsables également de l’ambiance musicale de la soirée ou flirtent amoureusement. Autant d’images qui tempèrent l’idée d’un sacrifice douloureux. Emmanuel Barbe, président de la Sécurité routière dénonce d’ailleurs les outrances du journaliste et affirme : « Nulle exaltation de l’ivresse ni de l’ennui de l’abstinence : les films "Sam" montrent systématiquement que les "Sam" s'amusent autant que les autres dans les soirées, voire plus : le fait de n'être pas alcoolisé leur évite un certain nombre de désagréments (la gueule de bois, les déclarations intempestives regrettées le lendemain, la carte bleue qui chauffe...) et leur procure un certain nombre d'avantages (mieux placés que les comparses alcoolisés sur le terrain de la séduction, des souvenirs intacts le lendemain, la fierté d'avoir eu un comportement responsable et protecteur...) ».
Dans le même ordre d’idée on pourrait rappeler aux détracteurs de cette campagne que la promotion de la PrEp auprès des sujets ayant des partenaires multiples sans préservatif n’est pas une incitation aux rapports non protégés ou que les salles d’injection sans risque ne sont pas des outils de promotion de l’usage d’héroïne…Mais ceci serait moins politiquement correct.

Censure

Quoi qu’il en soit, la mise au point complète d’Emmanuel Barbe peut être lue sur le site internet de la Délégation à la Sécurité routière et non sur celui du Monde. Ce dernier a en effet refusé de publier le droit de réponse de l’instance gouvernementale et probablement ce refus est un des éléments les plus édifiants de cette affaire. Elle est en effet révélatrice d’un certain mode de fonctionnement de ceux qui ont fait de la traque des conflits d’intérêt leur cheval de bataille : outre des preuves parfois particulièrement minces, ils semblent considérer que la légitimité "morale" de leur lutte les autorise la censure des arguments de leurs contradicteurs. L’indignation d’Emmanuel Barbe mérite cependant d’être entendue ainsi que son affirmation lancée « avec force qu’il n’existe aucun lien, aucune interaction, aucun échange de quelque nature que ce soit, entre la communication de la Sécurité routière et un quelconque lobby ». A propos de la campagne Sam, il défend encore : « une approche pragmatique et réaliste : oui, la plupart des jeunes (et des moins jeunes) boivent de l'alcool en soirée, et certains en boivent beaucoup. Ça serait certes préférable qu'il en aille autrement, mais pour l'instant du moins, c'est ainsi. Le but de la Sécurité routière est d'empêcher qu'ils se tuent sur la route en rentrant, en organisant leur retour. Pour être efficace, une campagne ne doit comporter qu'un seul message, simple. Il n’y a donc qu’un seul slogan, direct : « celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas ». Les jeunes dont la vie aura été ainsi épargnée pourront continuer à bénéficier d’autres campagnes dont le but est en effet d’interroger leur rapport à l’alcool ».

Ce sera peut-être une des dernières actions d’Emmanuel Barbe en tant que délégué interministériel à la Sécurité routière. Il vient en effet d’être nommé Préfet de Police à Marseille quelques heures après avoir déclaré que même si les chiffres de la sécurité routière de l’an dernier constituent l’un des plus bas historiques (3 239 morts) « dire qu’ils sont bas, ce serait obscène ».

Pour vous faire une idée de cette passe d’arme, vous pouvez relire :
La chronique de Stéphane Foucart : https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/21/le-conflit-d-interets-est-souvent-mediatise-comme-un-probleme-de-personnes-rarement-de-procedures_6023721_3232.html
Le droit de réponse d’Emmanuel Barbe : https://www.securite-routiere.gouv.fr/actualites/droit-de-reponse-demmanuel-barbe-au-journal-le-monde

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • En publicité, pour être efficace il faut viser une cible avec un objectif.

    Le 08 février 2020

    L'objectif des campagnes de la prévention routière vers les "jeunes" n'est pas de combattre l'alcoolisme mais de combattre l'alcoolisme au volant. Et il est souhaitable qu'elles soient efficaces…

    Thierry Porée

  • La chasse à certains conflits d'intérêt masque mal le militantisme

    Le 08 février 2020

    Merci pour cet article qui présente factuellement les termes du débat, et entièrement d'accord avec le fait que le refus du droit de réponse soit bien l'aspect le plus inquiétant de l'affaire. Stéphane Foucart, chasseur de conflit d'intérêt (à l'exclusion notable des lobbies de l'alimentation biologique qui ont table ouverte dans d'innombrables instances décisionnaires) n'accepte pas la contradiction lorsque son principal argument (le conflit d'intérêt du contradicteur) n'est pas mobilisable.
    Et je trouve que dans ce cas, à l'exception du JIM, le silence des habituels pourfendeurs des atteintes à la liberté d'expression est assourdissant…

    M.

  • Conspirationnisme

    Le 13 février 2020

    Sous couvert de journalisme éclairé ("je révèle ce qu'on vous cache"), beaucoup d'activistes de l'information sévissent sur les réseaux sociaux et dans une presse militante.

    Malheureusement, tout le monde n'a pas le talent et la rigueur du Canard Enchaîné (ou pour ce qui nous concerne de la revue Prescrire). Certains ont la manie du complotisme et se repaissent de procès d'intention. Bien qu'ils se posent en lanceurs d'alerte, leur fond de commerce manichéen ne devrait pas nous impressionner outre mesure quand il s'exprime sans nuance.

    Dr Pierre Rimbaud

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