Le vaccin AstraZeneca mérite-t-il cette défiance ?

Le vaccin AstraZeneca anti-Covid-19 est l’objet d’une défiance croissante en France et en Europe, défiance qui a pu conduire, ces derniers jours, de très nombreux candidats à la vaccination à annuler (ou à ne pas honorer) leurs rendez-vous et des centres de vaccination à ne pas utiliser des centaines de dose. Celle-ci est en rapport, notamment, avec la survenue de thromboses veineuses de localisation très inhabituelle (en particulier cérébrales) dans les suites de l’injection vaccinale. L’EMA devrait publier ses nouvelles conclusions dans les prochaines heures sur l’imputabilité du vaccin dans ces manifestations cliniques graves, sur leurs mécanismes possibles, sur l’actualisation éventuelle du rapport bénéfice risque et, on l’espère, sur ses possibles contre-indications. Le Pr François Chast, Président honoraire de l’Académie de Pharmacie, nous donne ici son point de vue éclairé sur cette question essentielle pour la suite de la campagne de vaccination en Europe.     

 

Par le Pr François Chast*

 

Depuis la fin-décembre 2020 et avant même sa mise sur le marché (AMM européenne du 6 février 2021), le vaccin anti-COVID-19 commercialisé par AstraZeneca souffre d’un déficit de confiance, tour à tour, de la part des autorités sanitaires Européennes (EMA), des gouvernements, des chefs d’Etat et logiquement, des professionnels de santé et du grand public, dont les inquiétudes ont été amplement relayées par des médias toujours pressés de faire d’une hypothèse à vérifier, une vérité scientifique révélée (a)

Le vaccin AstraZeneca est dénoncé comme plus thrombogène que ses congénères. La dernière hypothèse visant ce risque supposé a été avancé par un groupe d’immunologistes (1) et reposerait sur « l’activation anormale du NET (Neutrophil extracellular traps), suite à l’injection du vaccin dans une veine au sein du deltoïde. Les adénovirus seraient alors injectés directement dans le sang, ce qui engendrerait une réponse immunitaire innée et adaptative, l’activation des neutrophiles et le relargage de NET. Puis la formation de thrombus définirait la gravité des thromboses ».

Cette hypothèse, encore toute théorique, n’a pas été validée expérimentalement, par exemple par l’injection intraveineuse de ce vaccin chez l’animal, afin de reproduire les effets observés chez les patients. Cette hypothèse nous paraît d’autant plus fragile que l’administration des trois vaccins est réalisée au moyen de seringues identiques (choisies par les professionnels de santé) et que rien n’expliquerait cette spécificité imputée au vaccin britannique. Si ce risque hypothétique était lié à l’utilisation d’un vecteur « adénovirus de chimpanzé » pourquoi ne le retrouverait-on pas avec l’ensemble des vaccins viraux atténués ou inactivés. Enfin, l’effraction vasculaire est relativement fréquente lors d’une intramusculaire vaccinale, comme en témoigne la fréquente petite perle de sang qui apparaît à la surface cutanée après le retrait de l’aiguille.

Sur le fond, et cela est le plus problématique, est la réalité des données de la pharmacovigilance. En France, l’Agence du médicament (ANSM) a légitimement mobilisé de nombreuses ressources, humaines et organisationnelles, pour la pharmacovigilance des vaccins anti-COVID-19 : six centres régionaux coordonnateurs et l’ensemble du réseau national des 31 centres, est focalisé sur la thématique des vaccins anti-COVID-19, ce qui permet de produire, depuis le début de 2021, un précieux rapport hebdomadaire détaillé (2).

Or, l’ANSM a publié, le 2 avril 2021, le rapport relatif aux données validées pour près de dix millions d’injections, depuis le début de la commercialisation des vaccins et jusqu’au 25 mars, ce qui représente :

• 7 251 000 injections (74,1 % du total) avec COMIRNATY (BioNTech-Pfizer)
• 617 000 injections (6,3 % du total) avec COVID-19 VACCINE Moderna
• 1 923 000 injections (19,6 % du total) avec COVID-19 VACCINE Astra Zeneca (Oxford)

Globalement, on a observé 1 749 effets indésirables graves, soit un évènement toutes les 5 600 injections.

Le risque respectif de chacun des vaccins est de un évènement

• pour 4 600 injections du vaccin « Pfizer »,
• pour 15 000 injections du vaccin « Moderna »
• pour 14 300 injections du vaccin « Astra Zeneca »

Le rapport de l’ANSM du 2 avril 2021 rend compte du détail de ces évènements (b) :

 

Certes, il est bien précisé que les données issues de cette enquête de pharmacovigilance ne peuvent en aucun cas conduire à une analyse comparative des vaccins entre eux. Il s’agit toutefois d’une information pertinente sur la réalité des évènements rapportés par la pharmacovigilance Française.

Si l’on s’en tient aux seuls effets indésirables cardiaques et vasculaires, la morbidité est de :

• pour 11,9 cas pour 100 000 injections du vaccin « Pfizer »,
• pour 3,9 cas pour 100 000 injections du vaccin « Moderna »
• pour 3,8 cas pour 100 000 injections du vaccin « Astra Zeneca »

De trois choses l’une, ou bien ce rapport hebdomadaire de l’Agence du Médicament n’est pas complet et ne mentionne pas certaines informations qui seraient en possession des autorités européennes qui affirment qu’il existe un risque accru lors de l’utilisation du vaccin britannique, ou bien la France serait protégée par une spécificité populationnelle, ou bien, sur la base de ce qui est observé en France, l’Europe se trompe : ce serait le vaccin Pfizer qui exposerait au plus grand « risque ».

Mais il faut relativiser ces données. Rappelons que d’autres médicaments à caractère « préventif » peuvent avoir une pharmacovigilance « riche ». C’est le cas des contraceptifs oraux pour lesquels le risque de phlébite est largement majoré par rapport à la population générale des femmes.

• Chez une femme non utilisatrice, le risque est de 2 à 4 accidents pour 10 000 femmes,
• La prise d’une pilule de 2e génération accroît le risque de 4 à 6 accidents pour 10 000 femmes,
• Et une pilule de 3ème génération fait grimper ce risque à 6 à 8 accidents pour 10 000 femmes.

Dans le cas des contraceptifs, ce risque est accepté (3). Ce qui paraît évidemment raisonnable mais n’empêche pas de définir des groupes (âge) ou des comportements (tabagisme) à risque.

Il faut poursuivre et approfondir les études de pharmacovigilance pour savoir si les vaccins anti-COVID-19 provoquent vraiment un risque thrombogène par rapport à la population générale et si ce risque est plus sévère pour l’un des trois vaccins. Mais les données dont on dispose aujourd’hui grâce à l’ANSM, ne permettent pas de mettre en cause le vaccin AstraZeneca. Ni de tirer la moindre conclusion à partir des « rumeurs européennes » qui ne font que susciter des réticences, à ce jour, infondées.

 

*Hôpital universitaire Necker - Enfants malades, 149 rue de Sèvres, 75015 – Paris.
Président honoraire de l’Académie nationale de pharmacie
Coprésident du Comité Opérationnel Qualité, Vigilances, Gestion des Risques Associés aux Soins, Relations avec les Usagers (Hôpital Necker - Enfants Malades).


L’auteur déclare n’avoir de lien l’intérêt avec aucune firme pharmaceutique en général, ni aucun fabricant de vaccin en particulier


Notes

a) Il faudra un jour se donner les moyens d’expliquer aux Français et à leurs médias qu’ils ont tort de craindre ces vaccins qui protègent à 100% d’une hospitalisation pour cause de COVID-19 et qu’ils ont tort de ne pas (assez) craindre le tabagisme qui va tuer 50 % de ses 11 millions d’adeptes.

b) Les centres régionaux de pharmacovigilance n’utilisent pas une classification homogène des évènements indésirables : maladie coronaire pour les uns ; infarctus du myocarde pour les autres… etc. Nous avons repris la terminologie du rapport de l’ANSM.

Références

1) Du côté de la science : Évènements thrombotiques après le vaccin AstraZeneca : et si c’était lié a une réponse immunitaire discordante ?

2) Actualité - Point de situation sur la surveillance des vaccins contre la COVID-19 - Période du 19/03/2021 au 25/03/2021 - ANSM

3) LIDEGAARD O, NIELSEN LH, SKOVLUND CW, SKJELDESTAD FE, LOKKEGAARD E, Risk of venous thromboembolism from use of oral contraceptives containing different progestogens and oestrogen doses: Danish cohort study, BMJ, 2011;343:e6423

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Vos réactions (6)

  • Guerre de concurrence ?

    Le 09 avril 2021

    Cet article fait se poser la question sur la possible existence d'une guerre entre labos pour la concurrence ? Astra Zeneca est autorisé pour les médecins généralistes qui touchent la population générale : une part de marché non négligeable. L'éthique que nécessiterait une pandémie sur ce sujet n'est pas forcément l'apanage de tous. Un sou est un sou... et l'argent n'a pas d'odeur.

    Soit on dit tout sur tous, soit on le tait pour ne pas effrayer la population.
    Merci pour cet article qui a pu mettre en balance non seulement les vaccins entre eux (toutes choses étant égales par ailleurs) mais aussi sur d'autres risques bien plus fréquents liés à nos comportements et sur lesquels nous avons le pouvoir d'agir.

    "Mourir mais de mort lente..." Brassens.

    C. Durand IDE/CDS

  • De qui parle-t-on ?

    Le 10 avril 2021

    Il me semble très délicat de comparer ainsi les événements survenus après les 3 vaccins, si on ne prend pas en compte les profils des personnes vaccinées. En France, le vaccin Pfizer était réservé aux plus de 75 ans tandis que les débuts de vaccination Astra Zeneca concernant essentiellement le personnel soignant, jeune.
    La seule comparaison valable serait à âge et comorbidites comparables.

    Dr Françoise Duveau

  • Critère dur

    Le 10 avril 2021

    Effets indésirables graves oui, mais surtout combien de décès a priori imputables parmi eux ?

    Dr PS

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