Pas de quoi sourire

Alger, le samedi 8 juin 23019 – La "Révolution du Sourire" qui semble avoir permis aux Algériens d’en finir sans déchaînement de violence avec la confiscation du pouvoir par Abdelaziz Bouteflika et ses proches suscite chez les observateurs internationaux un mélange d’espoir et de circonspection. Espoir car ce soulèvement pacifique du peuple paraît témoigner de la possibilité d’un changement en douceur ; mais circonspection parce que beaucoup considèrent que l’histoire politique de l’Algérie rendra difficile une transition complète sans violence.

Boucs émissaires

De fait dans l’ombre de la Révolution du Sourire, la répression paraît perdurer. « Le pouvoir maintient l’arbitraire et le despotisme au moment où les Algériens mènent l’une des plus belles révolutions pacifiques » pouvait-on ainsi lire il y a quelques jours dans les colonnes du journal El Watan sur internet. La minorité Mozabites (des Berbères de rite ibadite, minoritaire en Algérie) semble pouvoir en témoigner. La région de Ghardaïa est l’objet depuis des années de tensions entre communautés qui conduisent souvent à des discriminations violentes ciblant les Mozabites. Le 26 mars, deux Mozabites ont été condamnés à dix ans de prison ferme pour meurtre, bien que l’auteur des faits se soit quelque temps auparavant dénoncé. Cette lourde injustice a suscité de nombreuses réactions chez les représentants de cette communauté. L’un des plus célèbres, le docteur Kamel Eddine Fekhar, interrogé par un ancien journaliste de la Radio algérienne a dénoncé « le traitement discriminatoire des pouvoirs publics et de la justice envers les Mozabites », évoquant au-delà du cas des deux innocents condamnés celui d’un homme placé sous contrôle judiciaire… alors qu’il était en prison le jour des faits ! Le docteur Kamel Eddine Fehkhar avait pris le risque d’une telle condamnation bien qu’il fut parfaitement conscient des risques qu’il encourait et que retourner en prison représentait pour lui un véritable « cauchemar ».

Des accusations sans substance

Ainsi avait-il décrit ses deux ans d’emprisonnement entre 2015 et 2017 pour troubles à l’ordre public en raison de son soutien au soulèvement des Mozabites et à son engagement au sein de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH). Multipliant les grèves de la faim, Kamel Eddine Fekkhar a constamment dénoncé cet enfermement visant à museler ses opinions politiques. Cette position avait été confortée par un rapport du Conseil des droits de l’homme des Nations unies qui en avril 2017 avait considéré que « les accusations portées par le gouvernement à l’encontre de M. Fekhar [manquaient] de substance », ce qui mettait en doute « l’équité de la procédure pénale ». Le rapport assurait encore qu’il était « un ardent défenseur des droits humains » et que c’était « la véritable cause du harcèlement judiciaire dont il [était] l’objet ». Ce texte qui a contribué à sa libération mettait en garde le pouvoir algérien contre toute nouvelle arrestation arbitraire de Kamel Eddine Fekkar. Pourtant, le 31 mars, le praticien est de nouveau arrêté.

Des conditions d’incarcération et de soins indignes

L’ancien médecin des hôpitaux algériens, né le 1er janvier 1963 à Ghardaïa, qui avait dû en dépit de son implication abandonner la pratique de la médecine après plusieurs interdictions d’exercer prononcées par l’administration algérienne en lien avec ses actions militantes, décide de commencer une nouvelle grève de la faim. Son état de santé se dégrade rapidement et il est transféré au sein de l’unité carcérale de l’hôpital de Ghardaïa avec son co-détenu Aouf Hadj Brahim. L’avocat du docteur Fekkhar, maître Salah Dabouz décrit un établissement à l’hygiène déplorable et affirme que le praticien n’a pas reçu les soins adaptés. « Les infirmiers leur disaient qu’ils devaient s’estimer heureux et qu’ils devaient d’abord s’occuper des autres patients » raconte Salah Dabouz qui évoque encore comment les praticiens ont refusé d’évoquer son cas avec Kamel Eddine Fekkhar bien qu’il fût médecin. Durant les derniers jours de mai, le militant avait sombré : « Il avait complètement oublié qu’il avait fait une grève de la faim. Il pensait qu’il était en prison depuis 2015 et qu’il n’avait jamais été libéré » a encore témoigné son avocat. Le 28 mai, l’établissement annonçait la mort du défenseur de la cause Mozabite.

Mourir libre

Ce décès a suscité une importante émotion dans le pays, tandis que les proches du praticien souhaitent aujourd’hui faire la lumière sur les circonstances de cette disparition ; qu’ils qualifient de « mort programmée ». Il a préféré « la mort digne à la vie de soumission à laquelle on voulait l’assigner entre deux arrestations » a jugé l’ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) saluant la mémoire de ce membre historique du Front des forces socialistes. « Il est mort parce qu’il voulait vivre libre, dans un pays libre et digne de ses martyrs (…). Plus personne ne doit mourir lorsque la révolution se veut pacifique » a déploré l’écrivain Yasmina Khadra.

Aurélie Haroche

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