Prométhée enchaîné : 40 ans après

W DeVries et son patient Barney Clark
Paris, le samedi 3 décembre 2022 – Il y a 40 ans (et un jour !), le 2 décembre 1982 : les téléscripteurs crépitaient. A Salt Lake City venait de se dérouler la première implantation d’un cœur artificiel permanent, le Jarvik 7, mis au point par Robert Jarvik. Le Dr William DeVries, professeur de chirurgie cardio-vasculaire et thoracique de l'université de l'Utah, mormon au visage barré d’un sourire hollywoodien avait opéré avec succès Barney Clark, un dentiste retraité de Seattle, condamné à très court terme par une insuffisance cardiaque terminale. Agé de (seulement) 61 ans, il était (à l’époque), jugé trop âgé pour une greffe cardiaque.

L'intervention, avancée à cause de « l'affaiblissement du rythme cardiaque » du patient, débute au milieu de la nuit. A 2h30 du matin, l'équipe annonce avoir retiré le cœur malade et à 6h00, avoir placé la prothèse. En tout et pour tout, l'opération durera 7h. En fin de matinée, devant les caméras, l'équipe qualifie l'opération de « succès » mais ajoute être « modérément optimiste » (sic) quant aux chances de survie du patient. Mais dans l'après-midi, Barney Clark ouvre les yeux, reconnaît sa femme et indique au médecin par un hochement de tête qu'il ne souffre pas.

Première ou esbrouffe ?


Si l'opération marquera l'histoire, ce cœur artificiel total implantable et permanent est encore au stade expérimental et le dispositif loin d'être idéal. La prothèse de 300 grammes, installée dans la poitrine du malade, est reliée à un encombrant compresseur de 180 kg (!) à l'aide de deux tuyaux d'un mètre qui s'échappent du corps du dentiste juste au-dessous de sa cage thoracique.

On pourrait croire, en 2022, que cette nouvelle fut accueillie avec enthousiasme par la presse, le corps médical et le grand public.  Il n’en fut rien.

En premier lieu le caractère de première mondiale était contesté. Un autre chirurgien américain, le docteur Denton Cooley, avait, en effet, en 1969 puis en 1981, implanté sans succès un cœur artificiel chez deux de ses patients. Dans Le Monde, Jean-Yves Nau pointait alors une intervention injustement présentée comme pionnière « avec l'appui intensif de nombreux médias ».

Pourtant, l’opération était bien une première : il s’agissait d’implanter un cœur artificiel permanent (et pas en pont vers la transplantation) et également (et surtout !) car le patient survécut 112 jours (bien que dans des conditions médicales très difficiles…).

Un ponte de la chirurgie cardiaque saisi d’effroi


Beaucoup accusaient aussi le Dr Devries d’avoir, avec ce cœur, fabriqué un « Prométhée enchaîne ». Le Pr Cachera, se disait ainsi saisi d’effroi : « devant ce dramatique scénario de science-fiction transmis par les médias ». D’autres enfin reprochaient une expérimentation contraire à l’éthique. Plus tard le fils du Dr Clark déclara à ce sujet : « je ne crois pas que mon père ait cru que l'expérience réussirait. Son intention en la tentant était d'apporter une contribution à l'histoire de la médecine ».

Seuls quelques originaux s’enthousiasmaient pour cette intervention. Le Pr Carpentier (qui participa largement à la mise au point du cœur Carmat quelques années après) saluait ainsi cette victoire de la médecine…et le JIM, toujours en avance sur son temps, voyait dans ces attaques une « crainte archaïque » (JIM, Janvier 1983).

France : qu’as tu fait de ton cœur Carmat ?


Après 4 décennies de progrès, le cœur artificiel n’est plus guère remis en cause. Deux voies parallèles ont très largement progressé : celles des Dispositifs d’assistance circulatoire mécanique (DACM) de longue durée et celles du cœur artificiel total. On compte aujourd’hui plusieurs DACM pris en charge en France (Jarvik 2000, etc.) qui sont régulièrement utilisés.  Il s’agit de pompes implantées en position ventriculaire gauche et raccordées à la circulation native.

Encore plus ambitieux on compte deux cœurs artificiels totaux commercialisés : le Syncardia et Carmat. Le Syncardia, dispositif bi-ventriculaire implantable et pulsatile, remplaçant les ventricules et les valvules du patient, permet la circulation du sang à la fois dans le système pulmonaire et dans le système de circulation générale. Le cœur Carmat, créé par le Pr Carpentier et des ingénieurs de chez Matra, expérimenté dès la fin des années 80 sur des veaux, et peut-être LE descendant direct du Jarvik 7.

Ce cœur artificiel total (qui ambitionne l’implantation définitive) fabriqué en matériaux biocompatibles est depuis 2020 commercialisé en Italie et en Allemagne sous le nom d’Aeson (mais dans une indication de pont vers la transplantation). La France, pays natal du cœur Carmat, semble, elle, garder sa réticence originelle pour ce progrès incontestable…

F.H.

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