Quel trouble a épargné François Cluzet mais pas Bryan Cranston ?

Harold Russell, premier acteur handicapé à avoir été récompensé d’un Oscar

Montréal, le samedi 19 janvier 2019 – Le cinéma français s’exporte bien. Cependant, plutôt que de diffuser la production hexagonale qu’ils ont tant appréciée sur leurs écrans, les exploitants nord-américains peuvent parfois préférer l’adaptation. Reproduire à l’identique le scénario de l’œuvre française mais en le transposant dans un univers mieux connu des spectateurs et avec des acteurs américains. Personne bien sûr ne parle dans ce cas d’appropriation culturelle, un terme qui désigne le fait pour des artistes blancs de s’emparer d’un sujet concernant une minorité brimée, sans intégrer de membres de cette dernière au projet !

D’Intouchables à The Upside

Cependant, la version américaine d’Intouchables, The Upside est aujourd’hui au centre d’une polémique qui ne manquera pas de faire réfléchir. Le film raconte, comme celui d’Eric Toledano et d’Olivier Nakache, la rencontre entre un riche paraplégique et un homme de plus faible extraction, qui va lui permettre d’accepter son handicap et de retrouver le bonheur. Il s’agit d’une leçon de vie sur la possibilité de dépasser sa condition pour savoir goûter les saveurs de l’existence. Leçon de vie qui a rencontré un succès extraordinaire dans les salles obscures françaises, expliquant la volonté américaine d’en réaliser une adaptation.

Crippled-up

Bryan Cranston qui a été choisi pour interpréter le rôle du riche paraplégique n’est pas plus handicapé que François Cluzet. Mais alors que ce dernier n’avait essuyé aucune critique en la matière, beaucoup reprochent aujourd’hui aux réalisateurs de The Upside d’avoir choisi un acteur sans handicap. Ainsi, aux Etats-Unis et au Canada, l’accusation « d’appropriation corporelle » est largement reprise comme elle l’a été récemment face à d’autres œuvres mettant en scène le handicap, sans acteurs handicapés. Outre-Atlantique, on parle également de « crippled-up », soit le fait de se « rendre handicapé ».

Distortionné

Le chroniqueur canadien Kéven Breton décrypte les différents enjeux de ces critiques et polémiques dans un article publié sur le site de Radio Canada. Il remarque que « le handicap est émouvant. C’est un thème vendeur. On y associe une forme d’inspiration, de dépassement de soi, etc. Mais ça reste dans le cliché. » La leçon proposée fait également souvent recette, tandis que la performance d’acteurs ne peut que susciter la curiosité et l’intérêt. Pourtant, beaucoup regrettent que tous ces ingrédients écartent les comédiens handicapés et donnent une représentation parfois biaisée du handicap. Pour des questions de réalisme, d’authenticité, selon Kéven Breton et de respect pour les personnes handicapées, les auteurs de ces œuvres devraient plus souvent s’interroger sur l’intégration de comédiens concernés.  « Si l’interprète non handicapé n’en connaît pas suffisamment sur le sujet, ça peut nuire au rendu final et créer un portrait "distortionné"(sic) du handicap », remarque le journaliste. Ce dernier estime encore que pour augmenter la place des acteurs et artistes handicapés, une meilleure accessibilité des écoles d’art dramatique est nécessaire ainsi qu’une volonté accrue des groupes d’artistes pour recenser ces comédiens.

Qu’est-ce que l’art ?

La polémique ne pourra que déplaire à ceux qui regretteront un jugement sévère et injuste sur ces films, qui le plus souvent, ont pour objectif une représentation nouvelle du handicap, loin des clichés et des tabous qui sont encore nombreux (on relèvera par ailleurs que 5 % des bénéfices d’Intouchables en France ont été reversés à des associations de défense des personnes handicapées). Elle est également regrettée par les tenants d’une autre définition de l’art, qui devrait s’affranchir de la réalité, pour offrir une réflexion symbolique et non un mimétisme. Enfin, sans doute la meilleure victoire serait que des acteurs handicapés soient embauchés pour jouer le rôle de personnes sans handicap, dans une appropriation artistique courageuse !

Léa Crébat

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Vos réactions (1)

  • A l'américaine

    Le 19 janvier 2019

    C'est bien une polémique à l'américaine, qui veut maintenant que les acteurs ne jouent plus des rôles, mais des situations réelles: un handicapé jouera son rôle d'handicapé, une prostituée, un mécanicien, un jardinier seront interprétés par une prostituée, un mécanicien, un jardinier, etc...

    Dr Daniel Muller

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