Sœurs d’Antigone

Edimbourg, le samedi 10 août 2019 – « Pensez-vous que quelque chose de plus soit nécessaire pour espérer le succès que des capacités modérées et une bonne part de persévérance? Je pense pouvoir prétendre à de telles qualités, tout en nourrissant un réel amour pour les études, mais concernant les sujets à traiter je crains d’être peu apte pour la majorité d’entre eux ». Ainsi, écrivait pleine d’espoir et d’humilité Mary Edith Pechey, répondant à l’âge de 24 ans à une annonce singulière parue en 1869 dans le quotidien The Scotsman.

Rien sur l’éducation des femmes à Harvard

The Stoctsman avait quelques jours auparavant lancé dans ses colonnes une invitation aux femmes afin qu’elles rejoignent Sophia Jex Blake dans son combat. Bien que seulement âgée de 29 ans, Sophia Jex Blake avait alors déjà parcouru une grande partie du monde et multiplié les expériences. Professeur de mathématiques après des études au Queens College, Sophia, native de Hastings (sud de la Grande-Bretagne) embarque pour les États-Unis en 1861. Son ambition : intégrer la prestigieuse université Harvard dans l’espoir de devenir médecin. Mais l’institution rejette sa demande précisant qu’il n’existait dans ses statuts aucune « disposition relative à l’éducation des femmes dans les départements de cette université ». Cette désillusion américaine ne décourage cependant pas Sophia de poursuivre son ambition. De retour à Edimbourg (en raison de la mort de son père), elle postule à faculté de médecine de la ville écossaise. Après de longs et âpres débats, sa candidature est finalement acceptée. Mais un tribunal saisi par quelques mécontents de cette évolution suspend l’autorisation en faisant valoir que l’université ne saurait mettre en place les dispositions nécessaires à l’accueil et à la protection d’une « dame » uniquement pour une seule personne. Le message implicite est alors ainsi compris par Sophia Jex Blake : si les demandes d’inscription féminines se multiplient, alors l’institution pourra (et devra) mettre tout en œuvre pour accueillir ces nouvelles étudiantes.

Des élèves brillantes

C’est ainsi qu’est lancé l’appel dans The Scotsman. Elles seront six à répondre : Edith Pechey, Matilda Chaplin, Helen Evans, Isabel Thorne, Mary Anderson Marshall et Emily Bovell. S’associant à Sophia Jex Blake, elles seront alors baptisées « Les Sept d’Edimbourg » en référence à la tragédie d’Eschylle Les Sept contre Thèbes qui raconte la mort de Polynice et d’Etéocle, les frères d’Antigone, cette dernière ayant été condamnée pour avoir voulu donner à Polynice une sépulture décente. Faisant face à de nombreux obstacles (des frais d’inscription plus élevés, des professeurs refusant de leur faire cours…), les sept d’Edimbourg se montrent pourtant brillantes et aussi persévérantes que Mary Edith Pechey l’avait promis dans son message. Ainsi, lors de l’examen du 19 octobre 1869 de l’Extramural School of the Royal Colleges of Physicians and Surgeons of Edimburgh, quatre candidates obtiennent les meilleures notes de la promotion. Edith Pechey, quant à elle, malgré ses réserves inquiètes concernant ses capacités face aux matières à étudier, décroche la meilleure note à l’examen de chimie lors de la première année d’études, lui permettant de prétendre à une prestigieuse bourse de l’époque.

Des destinées exceptionnelles pour des femmes de cette époque

A l’exception d’Helen Carter, toutes ont fini leurs études mais la faculté de médecine d’Edimbourg ne leur a jamais délivré leur diplôme, puisqu’en tant que femmes il leur était interdit d’exercer la médecine. Ce nouvel obstacle n’était pas de nature à les faire plier : plusieurs allèrent à Berne ou à Paris pour enfin décrocher le sésame qu’on leur avait refusé et exercé la médecine. Elles furent souvent de grandes voyageuses, notamment en Inde pour Mary Edith Pechey où elle se consacra à la santé des femmes, ainsi que pour Isabel Thorne, ou à Tokyo pour Matilda Chaplin qui y fondit une école pour sages-femmes. Et elles militèrent pour une amélioration de la prise en charge des femmes et pour qu’elles bénéficient d’un accès facilité aux études. Sophia Jex Blake créa une faculté de médecine pour femmes à Edimbourg (faculté de médecine qui distribuait entre autres des bourses pour financer le voyage de volontaires en Inde). Elle y imposera une discipline de fer, qui conduira certaines étudiantes à saisir les tribunaux pour contester plusieurs de ses décisions, témoignant du refus des jeunes femmes de se faire imposer par des personnes de leur sexe ce que dorénavant elles refusaient des hommes.

Hommage posthume

Alors que ce n’est qu’en 1896 que l’université d’Edimbourg accepta de délivrer les premiers diplômes de médecins à des femmes, en 2019 à l’occasion du 150ème anniversaire de l’inscription des Sept d’Edimbourg, un diplôme leur a été remis à titre posthume. Sept étudiantes ont pu avoir début juillet la fierté de représenter les jeunes femmes qui se pressèrent à l’examen d’entrée de l’Extramural School of the Royal Colleges of Physicians and Surgeons d’Edimburgh le 19 octobre 1869.

Aurélie Haroche

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