Un terrain houleux

Paris, le vendredi 4 juin 2021 – L’exhibition d’un joueur de tennis ne se résume pas à sa prestation pendant le match. Après l’épuisement et la tension de ces quelques heures, il doit engager une autre compétition : avec les journalistes du monde entier. Questions techniques et parfois quelque peu piquantes se mêlent à des considérations sur leur vie privée, voire sur la politique. L’exercice est une épreuve obligée. Les hautes rémunérations perçues lors des tournois des Grand Chelem supposent la participation à ces conférences de presse traditionnelles.

Du Japon à l’US Open

Pourtant, Naomi Osaka a décidé de claquer la porte. La jeune femme de 23 ans est devenue un phénomène du tennis mondial. Née d’une mère japonaise et d’un père haïtien, vivant aux Etats-Unis depuis son enfance (en raison selon elle des difficultés rencontrées par les couples mixtes au Japon), Naomi s’est imposée sur les cours de tennis depuis 2012. Aujourd’hui numéro deux mondiale au classement de l’Association des joueuses de tennis, elle a fait sensation notamment en remportant l’US Open en 2018.

Ultimatum ou omerta

Mais ses fans seront à Roland Garros privés de ses performances. La jeune femme a en effet choisi de renoncer au tournoi après la polémique née de son refus de participer aux conférences de presse. Naomi Osaka a en effet indiqué qu’elle était trop fragile psychologiquement pour supporter la pression engendrée par ces petites épreuves quotidiennes. Elle a révélé avoir souffert de « longs accès de dépression » et assure vouloir « protéger et préserver sa santé mentale ». « J’ai souvent eu le sentiment que les gens n’ont aucun égard pour la santé mentale des sportifs et ça me frappe chaque fois que je vois une conférence de presse ou que j’y participe », a encore déclaré la jeune femme dont les engagements militants au Japon contre les violences policières ou contre le racisme qui touche les personnes métissées sont souvent commentés.  Mais alors que les organisateurs ont rappelé que la participation à ces conférences de presse faisait partie de ce qui était attendu des compétiteurs, Naomi Osaka a préféré annoncer son retrait. Ce choix de Naomi Osaka a ébranlé le petit monde du tennis. Beaucoup ont en effet déploré cette forme d’ultimatum imposé par la joueuse japonaise, en rappelant qu’il lui aurait été possible d’expliquer la situation aux organisateurs de Roland Garros avant le début des rencontres. Ces derniers, qui sont plus la plupart d’anciens tennismans de haut niveau, auraient probablement pu entendre sa souffrance. Mais d’autres, tel le champion Novak Djokovic, salue le courage de Naomi Osaka dont il considère que son geste permet de révéler l’omerta qui aujourd’hui frappe la souffrance mentale des sportifs de haut niveau. Elise Anckaert, psychologue clinicienne et psychologue du sport à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (Insep) observe dans Le Monde : « Les sportifs sont des personnalités qui donnent tout. Ils sont en quête de perfection. Leur quotidien est fait d’une énorme charge de travail, d’un engagement total, émotionnel ou physique. La peur de l’échec, la crainte de décevoir, l’appréhension de ne pas être parfait ou de ne pas correspondre aux attentes…, ça coûte, émotionnellement. Plus ils arrivent à un très haut niveau, plus les enjeux sont forts. Le droit à l’erreur ne leur est pas accordé. Eux-mêmes ne se l’accordent pas, leur entourage non plus. Ils doivent donc se protéger de toutes les distractions qui pourraient les sortir de leur zone de concentration et de performance optimale, afin de les aider à préserver leur intégrité psychologique. Il y a quelque chose d’aussi surprenant que récurrent : tour à tour, les sportifs sont adorés et idéalisés, puis peuvent être dénigrés, sans transition ni préavis, cela bascule, d’un extrême à l’autre (…). Le côté « personnage public » fait complètement oublier au citoyen lambda que, en fait, ce sont des êtres humains qui se confrontent à des exigences élevées, avec des charges émotionnelles et des pressions importantes ».

En choisissant d’exposer ses fêlures, la championne a voulu rappeler les souffrances qui peuvent atteindre les sportifs. C’est probablement un signe supplémentaire de la libération générale de la parole sur les souffrances psychiques.

Aurélie Haroche

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