A l’ami dont il aurait aimé sauver la vie

Paris, le samedi 20 juin 2020 - Cela aurait pu être un sujet pour le bac de philosophie qui n’aura pas lieu cette année. Faut-il mettre en avant son expérience personnelle pour mener des combats universels ? A cette question, Jean-Luc Romero répond désormais par l’affirmative.

Pourtant, dans un monde où les stigmatisations et la dissimulation se disputent la vedette, révéler certaines particularités pour en faire l’étendard de son combat est d’abord une douleur. Au début, Jean-Luc Romero n’a pas dit. D’autres s’en sont chargés pour lui. Ce n’était pas au siècle dernier. C’était en octobre 2000. Le journal E. Mâle qui se présente comme s’adressant à des lecteurs homosexuels masculins révèle dans ses colonnes que le conseiller régional RPR d’Ile de France est homosexuel. Ce n’est pas tant la révélation que la méthode que Jean-Luc Romero a déplorée à l’époque ou déplore encore. « Je ne suis pas favorable à ce que quelqu'un dise votre homosexualité à votre place » avait-il confié en 2013 alors qu’un autre homme politique de droite connaissait une situation proche. Jean-Luc Romero avait en effet estimé qu’on lui avait « volé sa vérité », regrettant que cet « outing » l’ait empêché de révéler lui-même à ses proches et au grand public son orientation.

Invincible

Il ne laissera pas la situation se répéter. Non seulement par volonté de maîtriser « sa » vérité, mais aussi parce que Jean-Luc Romero a pu mesurer combien son expérience personnelle pouvait contribuer à renforcer sa force de conviction. Le 25 septembre 1987, Jean-Luc Romero apprend qu’il est séropositif. Les premières années sont particulièrement difficiles alors qu’il voit mourir plusieurs de ses amis, et que l’AZT qui est le seul traitement, est éprouvant et entraîne de nombreux effets secondaires. « A 28 ans, on se croit invincible, immunisé contre la mort. Ce jour-là, ma vie a basculé. Durant plusieurs années, j’ai totalement vécu au rythme de la maladie. Jour et nuit, je devais me lever toutes les quatre heures pour prendre mes comprimés. Les effets secondaires étaient importants, cela a notamment déclenché un diabète, mais cela m’a permis de tenir jusqu’à l’arrivée des premières trithérapies. C’est ce qui m’a sauvé » confiait il y a quelques années l’élu.

La preuve par son propre exemple

Alors que les trithérapies lui ouvrent des horizons très différents, Jean-Luc Roméro révèle sa séropositivité dans un livre en 2002, devenant le premier homme politique français à dévoiler une telle information. « Je ne pouvais plus continuer à proclamer partout que le VIH n’était pas une maladie honteuse et dans un même temps cacher le fait que j’en étais atteint, se souvient le créateur d’Elus locaux contre le sida, association combattant, depuis 1995, les injustices frappant les personnes touchées par le virus. En le disant publiquement, je me suis immédiatement senti libéré d’un poids, cela m’a également apporté de la force et de la crédibilité, surtout vis-à-vis des malades que je rencontrais et qui souvent me répétaient que je ne pouvais pas réellement comprendre ce qu’ils enduraient » se souvenait il y a quelques années dans un journal suisse ce fils d’un couple d’ouvriers espagnols ayant fuit le franquisme.

Humiliation militante

Cette révélation lui permet de mener concrètement des combats précis. Ainsi, s’engage-t-il au début des années 2000 pour la libre circulation des personnes séropositives. Pour illustrer « l’humiliation » ressentie par ceux auxquels certains pays sont interdits, il n’hésite pas à raconter comment en août 2006, alors que l’Amérique continuait à interroger toute personne entrant sur son sol sur sa possible contamination par une « maladie contagieuse ayant une incidence sur la santé publique », Jean-Luc Romero, avait été contraint de choisir le mensonge. Non seulement lors de son arrivée, mais également lorsqu’à son départ, son sac a été l’objet d’une fouille où ses médicaments ont été découverts. « Quand ils m’ont demandé si j’étais atteint du Sida, j’ai répondu que je souffrais d’un cancer. Comme je quittais le territoire, je n’ai pas été plus inquiété. Mais, je n’ai de cesse de penser à cette humiliation », avait raconté celui qui était alors député.

Sans doute pas le dernier combat

Après ses combats pour la libre circulation des séropositifs, pour l’accès aux mêmes soins funéraires, alors que son engagement en faveur d’une légalisation de l’euthanasie est aujourd’hui une part majeure de son activité et tandis qu’au fil des ans Jean-Luc Romero a abandonné sa première famille politique pour rejoindre la gauche (à Paris en tant que conseiller municipal), le président d’Elus locaux contre le Sida a une nouvelle fois mis son expérience personnelle en lumière.

En 2018, il reçoit un coup de téléphone inquiétant. Son époux, attendu pour une réunion de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) est absent et injoignable. Rapidement, l’inconcevable vérité explose : Christophe a été retrouvé mort, victime d’une overdose. Le jeune homme avait utilisé différentes drogues de synthèse, en vue d’améliorer ses performances et son plaisir sexuels (pour des relations avec un autre homme) pratique qui tendrait à se développer dans certains milieux festifs, plus particulièrement fréquentés par les homosexuels. Deux ans après cette épreuve très douloureuse, Jean-Luc Romero-Michel (il signe de son nom d’époux) évoque sa vie avec Christophe dans un livre qui vient de paraître intitulé « Plus vivant que jamais ».

Si l’ouvrage reste pudique, les circonstances du décès de Christophe ne sont pas cachées. Cette révélation sert une nouvelle fois un combat plus large, vis-à-vis de ce que certains appellent la pratique du « chemsex ». Tout en voulant rendre hommage à son époux (sans restreindre son récit aux seules spécificités de sa disparition), l’homme politique entend en effet également sensibiliser les proches et les familles et lever le tabou. « Aujourd'hui, on sait que le chemsex, les drogues de synthèses sont extrêmement développées et que personne n'en parle » constate en effet Jean-Luc Romero dans une interview accordée à LoopSider. Il avait encore insisté: « Beaucoup de jeunes et moins jeunes s'adonnent à la fois, à ce qu'on appelle les drogues de synthèse, et beaucoup dans la communauté gay font ce qu'on appelle du chemsex, c'est-à-dire avoir des relations sexuelles avec des drogues pour amplifier, à la fois les plaisirs, pour se libérer certainement. Et Christophe est mort dans ces conditions-là ».

Aurélie Haroche

Référence
Plus vivant que jamais, Jean-Luc Romero-Michel, Michalon-Massot Editions

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