Celui par qui le complot arrive

New York, le samedi 4 juillet 2020 - Tutoyer les quantités astronomiques et ce en toute circonstances n’est l’apanage que de quelques-uns. Il n’est déjà pas si facile d’accumuler les records dans un domaine, réussir l’exploit de s’illustrer comme unique sur plusieurs plans relève de l’exceptionnel.

Parfois, cependant, l’extraordinaire n’est pas seulement positif. Il peut être insolite. Ainsi, Steve Ballmer avait révélé en 2004 comment son très illustre associé Bill Gates était probablement la personne au monde à recevoir le plus de mails. Un service entièrement consacré au tri des quatre millions de messages qui lui étaient adressés quotidiennement avait même dû être mis en place… afin d’extraire la petite dizaine de missives réellement intéressantes pour le fondateur de Microsoft.

Un discours banal en 2015

Au-delà de sa spectaculaire fortune (il a été identifié par Forbes en 2019 comme le deuxième homme le plus riche du monde), d’autres chiffres le concernant s’écrivent également avec plusieurs zéros. Il s’agit du nombre de partages et de vues associés aux posts et aux vidéos qui l’accusent de tous les maux.

Bill Gates est en effet depuis plusieurs années le centre d’une myriade de théories du complot qui comptent parmi celles qui rencontrent le plus grand succès, que pour une fois ne lui envient probablement pas les autres multimilliardaires. Ainsi, lors d’un discours prononcé en 2015, celui qui est également devenu le philanthrope le plus généreux et le plus actif du monde avait estimé que le risque le plus important pour l’humanité n’était sans doute pas la guerre nucléaire mais une infection qui pourrait menacer la vie de million de personnes. Parmi les candidats à surveiller, Bill Gates évoque les coronavirus, en esquissant des scénarios inquiétants. Reprenant alors une opinion partagée par de nombreux spécialistes de santé publique et de responsables d’organismes internationaux, Bill Gates ne pouvait pas se douter que ces déclarations finalement plutôt communes connaîtraient cinq ans plus tard un succès planétaire : vingt-cinq millions de nouveaux visionnages ont été comptabilisés sur YouTube en quelques semaines.

Le diable est dans le vaccin

Il n’est pas difficile de deviner que cet engouement massif n’est pas le signe d’une reconnaissance de l’importance d’entendre avec plus de sagacité les alertes formulées non pas seulement par des personnalités comme Bill Gates mais par de nombreux responsables sanitaires. Il est le reflet de l’extrême et délétère popularité dont jouissent les théories du complot qui ont pour centre Bill Gates et sa fondation. Ces dernières sont d’abord alimentées par les militants anti-vaccins qui construisent et déploient depuis des années de fausses informations, abusivement reliées à de prétendues preuves scientifiques, censées mettre en évidence qu’en faisant la promotion de la vaccination dans les pays pauvres le génie de l’informatique poursuit un but précis : blesser voire tuer d’innocents enfants. Le diabolique Bill Gates est accusé d’avoir ainsi été à la manœuvre en promouvant la vaccination contre la méningite, le HPV ou encore la rougeole. La patiente déconstruction des arguments fallacieux expliqués à grand renforts de points d’exclamations et d’écriture en gras par différents journaux et organismes ne paraissent avoir aucune influence sur les détracteurs. Pour ces derniers, la Covid a été un terreau à leurs délires complotistes. C’est ainsi qu’en se référant à la conférence de 2015 du créateur de Microsoft et en observant que la Fondation Bill Gates est un des principaux actionnaires de l’Institut Pirbright qui en Grande-Bretagne a déposé un brevet sur le virus SARS-CoV-2, les messages faisant de l’ancien patron de Microsoft le responsable de l’épidémie, en vue d’imposer un vaccin (pour manipuler les esprits !) ont été très largement diffusés. On sait qu’ils ont pu en France séduire certaines actrices comme Juliette Binoche …

Trop généreux et scientifique pour être honnête ?

Tous les grands de ce monde (mais probablement peu autant que Bill Gates) sont l’objet de théories fantaisistes et parfois dangereuses ; il s’agit de la rançon du succès et d’une large exposition. Cependant, paradoxalement, dans le cas de Bill Gates, son choix de consacrer la quasi-totalité de sa fortune (95 % de cette dernière devraient être légués à sa fondation après sa mort) à la lutte contre les inégalités et à l’amélioration de la santé dans le monde, paraît attiser plus de rancœurs que d’admiration ; habitué à la noirceur, et se référant à ses propres limites, l’esprit humain semble difficilement convaincu que de telles largesses soient sincères et possibles. Son choix par ailleurs de concentrer son action sur des fondements scientifiques (à travers sa promotion sans faille du vaccin quand Donald Trump n’hésite pas à le bouder) favorise également les divagations en tous genres, tant on sait que le domaine scientifique est vulnérable face aux théories conspirationnistes.

Cependant, déplorer un tel acharnement, non seulement à titre individuel pour Bill Gates, mais également de façon plus générale pour ce qu’il rappelle de la si facile diffusion des idées les plus abjectes et infondées, n’interdit pas la réflexion. Ainsi, aux Etats-Unis et partout dans le monde, sans jamais se perdre dans les élucubrations diffamantes des internautes et des activistes anti vaccins, certains invitent à s’interroger sur les possibles risques d’une situation où l’un des premiers contributeurs à la lutte contre les fléaux sanitaires (y compris à travers sa contribution à l’OMS) est une fondation privée. Plus globalement, qu’une initiative privée réussisse aussi bien, dans la distribution de fonds et la mise en œuvre d’actions de santé publique, là où les consortiums internationaux paraissent connaitre plus de difficultés, laisse plus que songeur.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Merci Aurelie Haroche

    Le 04 juillet 2020

    Merci pour cet article remarquable comme toujours et qui augmente la portée du JIM.

    (En ce qui concerne sa conclusion mon opinion est que l'empathie ou le don en retour sont des notions individuelles qui ne se diluent pas dans le consortium.)

    Dr Pierre Castaing

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