Combattant d’une autre épidémie

New York, le samedi 30 mai 2020 - Il n’avait rien perdu de sa morgue. Bien sûr, mieux que tout autre, il n’ignorait pas que la gravité de l’épidémie ayant conduit à l’extinction de la vie bouillonnante de New York ces dernières semaines n’avait rien de comparable avec celle qui, il y a quarante ans, avait décimé des hommes jeunes et en bonne santé, dont beaucoup étaient ses amis. Cependant, il ne manquait pas de constater des ressemblances frappantes entre la gestion américaine d’hier et celle d’aujourd’hui. « Ils ont été lamentables avec le Sida, et ils sont lamentables avec ce truc. On se demande ce qu'on va devenir » avait-il observé, au cours d’un entretien accordé au New York Times. Pour Larry Kramer, l’autre ressemblance c’était son désir d’écrire ; un désir intact mu par la colère. Ainsi, avait-il confié au New-York Times que l’épidémie de Covid-19 pourrait lui inspirer une nouvelle pièce. Mais âgé de 84 ans, Larry Kramer est mort le 27 mai dans la ville qu’il avait toujours chéri, emporté par une pneumonie.

Une vraie guerre

Sa disparition a suscité de nombreux hommages émanant de plusieurs stars hollywoodiennes. « Il était féroce et infatigable dans ses convictions, un vrai héros auquel beaucoup de gens aujourd'hui doivent la vie » a ainsi salué Julia Roberts. Il y a six ans, l’actrice avait incarné le docteur Emma Brookner dans le film The Normal Heart. Ce dernier était largement inspiré de la pièce écrite par Larry Kramer et joué pour la première fois en 1985. L’œuvre décrit les premières années de l’épidémie de Sida aux Etats-Unis et comment un écrivain homosexuel d’un peu moins d’une cinquantaine d’années a été confronté à la disparition brutale de plusieurs de ses amis. Constatant le caractère dévastateur de l’épidémie, Larry Kramer a voulu jouer un double rôle : d’une part d’alerte auprès de ses proches pour les convaincre de la gravité de la situation et de la probable transmission sexuelle de la maladie et d’autre part auprès des pouvoirs publics pour les inciter à l’action. Auteur en 1978 de Faggots, un roman décrivant avec crudité certaines orgies dans la communauté homosexuelle, Larry Kramer est un personnage controversé dans ce milieu. Si beaucoup apprécient son franc parler et son absence de complaisance, d’autres lui reprochent une vision moralisatrice. Cette notoriété n’est sans doute pas totalement étrangère aux remous que suscite son soutien aux discours de certains médecins recommandant d’éviter les relations sexuelles entre hommes. Parallèlement, une partie des activistes newyorkais contre ce qui ne s’appelait pas encore le SIDA se montrent réticents vis-à-vis de sa façon violente d’exprimer sa colère contre les pouvoirs publics. Ce décalage conduit à son retrait progressif du groupe Gay Men’s Health Crisis, qu’il a pourtant participé à créer. Finalement, c’est au sein d’Act up, organisation plus radicale et qu’il contribue également à fonder qu’il trouvera les armes adaptées à sa conviction que la survie est une guerre. « La poursuite de notre existence dépend de notre capacité à nous mettre en colère » insistait-il en 1983 dans la revue gay New York Native, ajoutant encore « Si nous ne nous battons pas pour nos vies, nous mourrons ».

Idiot utile

La mort, Larry Kramer l’a mimée à de nombreuses reprises, en participant au fameux die-in organisés par Act-Up dans toute la ville de New-York. Ces manifestations étaient également l’occasion pour l’écrivain de déclarations sans appel sur les dirigeants américains et les responsables sanitaires. Rebaptisant Reagan « Adolf », il avait plus sobrement décrit Anthony Fauci, président des National Institute of Health « d’idiot incompétent ». Pourtant, peu après, les deux hommes avaient entretenu des liens d’amitié et celui qui aujourd’hui fait face à l’épidémie de Covid-19 et tente de contrebalancer les effets de la politique erratique de Donald Trump se souvient : « Une fois dépassé son côté polémique, ce qu'il disait avait beaucoup de sens et il avait un cœur d'or ».

Rejet

La mort, Larry Kramer l’avait frôlée à de nombreuses reprises. Dépisté séropositif dès la fin des années quatre-vingts, Larry Kramer fut un des premiers à bénéficier du miracle des trithérapies. Cependant, en 2001, ses heures paraissent comptées alors qu’il semble inéligible à une greffe de foie. La transplantation est pourtant réalisée in extremis et démentant la une d’un journal l’annonçant mort, Larry Kramer se relève. Infatigable militant dont la rage inspirante a été saluée par Act Up au lendemain de sa disparition, Larry Kramer n’avait également jamais cessé d’écrire, pour le cinéma et pour le théâtre. Plusieurs de ses œuvres témoignent de la difficulté de s’affirmer comme homosexuel à la fin des années cinquante. La révélation de son homosexualité à son père a en effet entraîné violences et insultes, tandis que cette situation n’est pas à étrangère à la tentative de suicide du jeune étudiant de Yale. Ses années de militantisme offrent aux jeunes héritiers de Larry Kramer une plus grande sérénité, même si la découverte de leur homosexualité et le rejet familial continuent à constituer des épreuves difficiles à surmonter pour un grand nombre d’adolescents, faisant le lit de profondes détresses et de passages à l’acte. Avec rage, le combat reste à mener.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Souvenir

    Le 30 mai 2020

    Article très intéressant qui ravive ma mémoire. N’oublions pas cette époque où tant et tant de jeunes hommes sont morts. N’oublions pas Larry Kramer.

    Dr Jean Villa Albertini

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