Cry for me, Argentina

Buenos Aires, le samedi 19 septembre 2020 - Une par semaine. Une telle fréquence exclut de pouvoir associer un nom, un visage, au phénomène. C’est presque une triste routine pour les hôpitaux. Chaque semaine, que les personnels médicaux les prenant en charge condamnent ou non leur acte, qu’ils montrent de la sollicitude ou au contraire un rejet vis-à-vis de la patiente, les établissements du pays constatent la mort d’une femme. Une femme souvent en bonne santé, dans l’extrême majorité des cas âgée de moins de 45 ans. Une femme dont la mort aurait pu être très simplement évitée si elle avait eu accès à des médicaments qui existent dans un grand nombre de pays du monde ou à des techniques parfaitement maîtrisées par la plupart des praticiens. Une femme ayant voulu mettre fin à une grossesse qu’elle ne pouvait ou ne voulait pas prolonger. 

Insouciance et indécence

Une par semaine, ça n’a pas de visage. Pourtant, ces victimes hebdomadaires pourraient toutes avoir quelque chose en commun avec Liliana Herrera. L’âge peut-être. Liliana Herrera avait 22 ans. A cet âge, les jeunes femmes françaises ont majoritairement accès à la contraception, gratuitement ou quasi gratuitement. Seule une petite minorité d’entre elles est déjà mère et pour mettre fin à une grossesse non désirée, les recours sont nombreux. Pour Liliana, rien n’existait.

Enfance sans innocence

Ou alors la maternité. Liliana était mère de deux petites filles. Difficile de lui opposer l’argument parfois brandi par les (faux) candides pourfendeurs de l’IVG sur la joie de la maternité, qui ne doit pas être ignorée et repoussée. Liliana avait à peine terminé sa propre enfance que déjà elle était chargée de nourrir, soigner et élever deux enfants.

Misère et souffrance

Ou bien la pauvreté. Les ressources de Liliana étaient très restreintes. Est-ce pour cette raison qu’elle avait considéré qu’une nouvelle charge lui serait très difficile à assumer ? Est-ce la panique face aux difficultés supplémentaires inévitables qui l’a poussé à essayer de mettre fin avec des méthodes rudimentaires à sa grossesse, alors qu’elle ne pouvait ignorer les risques, puisque sa sœur, quelques temps auparavant, avait succombé elle aussi à un avortement clandestin ? Majoritairement, les femmes qui meurent dans ce pays après une IVG artisanale sont pauvres, très pauvres. « Celles qui ont les moyens de payer un avortement illégal dans des conditions optimales ne souffriront absolument aucun dommage pour leur santé », résume la militante féministe Mabel Belucci.

Solitude et ignorance

Ou encore l’isolement. Liliana vivait dans un endroit reculé à la campagne. Il n’y avait pas d’associations de défense des droits des femmes à consulter pour essayer de trouver une solution de prise en charge moins dangereuse. Comme elle, les femmes victimes d’avortements pratiqués dans des conditions clandestines sont souvent originaires de régions rurales. Cependant, ces dernières années, des « sauveteuses » itinérantes vont à la rencontre de ces femmes isolées, pour proposer des conseils et des recommandations. Liliana n’a probablement pas eu la chance d’avoir une de ces visites.

Effroi et silence

Ou enfin la peur. La peur qui a empêché Liliana et tant d’autres comme elles d’avouer à l’hôpital où elle a été conduite en urgence qu’elle avait voulu mettre fin à sa grossesse. L’avortement étant passible de 4 ans de prison. Ce silence a sans doute conduit à un retard de prise en charge. Et Liliana est morte d’une septicémie.

Colère et espérance

Pourtant, en Argentine, Liliana n’a pas été qu’une victime hebdomadaire supplémentaire. Ni pas même seulement une énième occasion de désespoir. Liliana est devenue un emblème, la possibilité d’être la dernière. Son portrait a ainsi été brandi par les milliers de manifestantes qui déferlaient dans les rues de Buenos Aires et qui avec leur foulard vert défendaient le droit d’avorter. Avec un espoir vif né de l’adoption par la Chambre des députés, quelques jours avant la mort de Liliana, d’un projet de loi ouvrant la voie à l’ouverture d’un droit à l’IVG. Alors il y avait la colère, de penser Liliana morte à l’orée d’une nouvelle ère, mais le désir de croire qu’elle serait peut-être la dernière. Mais le 4 août 2018, le Sénat a rejeté le texte et repoussé la vague des foulards verts. Empêché un autre symbole pour la mort de Liliana.

Confinement et renaissance

Deux ans plus tard, le souvenir de Liliana demeure vif chez les militantes pour le droit à l’avortement, comme le révèle le documentaire Femmes d’Argentine (Que sea ley), réalisé par Juan Solanas, qui pourrait être bientôt diffusé sur les écrans français. Au cours de ces deux ans, l’évolution a été contrastée. Les réseaux de soutien déployés ont continué à voir les fruits de leur action sur la réduction de la mortalité, mais le confinement lié à l’épidémie de Covid-19 qui a été l’un des plus sévères au monde a interrompu toute possibilité d’intervention, tout en aggravant la pauvreté, terreau principal de ces avortements clandestins tentés dans le désespoir. Aujourd’hui, les Argentines espèrent que la réouverture progressive du pays permettra avec l’appui du nouveau gouvernement qui s’est déclaré favorable au projet de remettre ce débat à l’agenda politique.

En souvenir de Liliana et de la cinquantaine de femmes qui chaque année meurent comme elle.

Aurélie Haroche

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