En vue

aris, le jeudi 9 avril 2020 - L’ONU a tenu à rappeler cette semaine que la nécessité de prendre des mesures restreignant un certain nombre de libertés individuelles pour freiner l’épidémie de Covid-19 ne permettait nullement de bafouer les droits humains fondamentaux. Cependant, dans certains pays où ces libertés pouvaient être déjà régulièrement méprisées, les dérives pourraient être encore accrues.

Critique légitime mais confiance sur les éléments fondamentaux

Dans les pays occidentaux et notamment la France, les critiques sont nombreuses. Elles peuvent concerner les incontestables marques d’impréparation, elles peuvent cibler certaines formes de communication, elles peuvent s’interroger sur des choix stratégiques. Cependant, en dépit de ces prises de position (et aussi grâce à ces prises de position), la relation de confiance entre les citoyens et l’Etat demeure globalement préservée. Si les premiers peuvent déplorer sur certains sujets (disponibilités des matériels de protection par exemple) des retards et une présentation de la situation parfois opportuniste, ils sont pour la plupart convaincus d’une part que le désir de protéger la population guide sincèrement l’action des gouvernements et d’autre part d’une certaine transparence concernant les données brutes de l’évolution de l’épidémie (même si les interprétations adaptées ne sont pas toujours évidentes, par exemple concernant le nombre de personnes testées ou la comptabilité des décès).

Un remède indispensable

Il est des pays où cette confiance est absolument impossible, car le mensonge et la censure dominent. Et dans ces pays, des personnalités s’élèvent pour tenter d’offrir le premier des remèdes à la population : une part de vérité. C’est ainsi que certains médecins ont essayé en Chine de s’exprimer quand le pouvoir tentait de cadenasser l’information sur l’épidémie. Une situation que l’on observe également en Russie.

Un masque par semaine

Elle s’appelle Anastasia Vassilieva. Elle est ophtalmologue depuis 2006. Il y a deux ans, elle a fondé l’Alliance, une association de médecins. Les objectifs de l’organisation sont simples : améliorer la situation des praticiens dans toute la Russie, qui doivent faire face à un manque de moyens aussi chronique qu’abyssal. Ainsi, à l’hôpital d’Okoulouvka, « le chirurgien travaille avec un seul masque depuis deux semaines. Pas de blouse. Pas de lunettes de protection. Pas de gants. Il existe pourtant un document du ministère de la Santé qui spécifie que cet établissement doit disposer d'un respirateur. L'an passé, ils se sont mis en grève pour obtenir une augmentation de salaire. Les médecins étaient payés 14 000 roubles (170 euros) par mois. Or, en 2012, le président avait promis de revaloriser leurs salaires. Ce qu'ils ont finalement obtenu puisqu'ils touchent maintenant 35 000 roubles (426 euros) » raconte par exemple Anastasia Vassilieva interviewée par Le Point. Une telle situation ne concerne pas uniquement les petites villes « À Veliky Novgorod, par exemple, la situation est tout aussi déplorable. Ils manquent de tout. Ils utilisent un même masque durant une semaine », assure encore le praticien.

Manipulation

Le combat de l’Alliance pour offrir des conditions de travail décentes aux médecins russes a pris une dimension plus tragique encore avec la pandémie de Covid-19. Et l’Alliance a été plus que jamais confrontée à l’autoritarisme de Moscou. Si Anastasia Vassilieva, proche du dissident Alexeï Navalny, n’ignore rien de cet aspect du pouvoir, elle a constaté de façon plus directe encore ses manipulations. « Ce qui est sûr, c'est que les statistiques officielles mentent. À Moscou et ailleurs, les soignants nous disent que l'administration des hôpitaux menace de renvoyer ceux qui s'avisent de répertorier par écrit un diagnostic lié au coronavirus » rapporte-t-elle. A la vérité, Moscou préfère les démonstrations de force.

Les cadeaux Potemkine de Poutine

 C’est ainsi que Vladimir Poutine a orchestré l’envoi de tonnes d’équipement aux Etats-Unis et en Italie, une générosité destinée à montrer la puissance d’une Russie, dont les propres hôpitaux sont dépourvus de tout, ce que dénonce avec force l’Alliance. Mais de tels messages sont interdits en Russie, qui a récemment adopté une loi prévoyant des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement pour sanctionner toute personne diffusant de fausses informations sur l’épidémie. Il ne s’agit cependant pas d’empêcher la défense de traitements fantaisistes, mais plus certainement la diffusion de données « différentes » sur la propagation de l’épidémie. Anastasia Vassilieva a pu le constater quand alors que la législation n’était pas encore définitivement adoptée elle a été convoquée par les procureurs du comité d’enquête le 30 mars, qui l’ont interrogée sur les informations qu’elle diffuse. Quelques jours plus tard, elle sera de nouveau inquiétée, alors qu’elle se rendait à bord d’une camionnette à l’effigie de son association dans des hôpitaux de province esseulés pour distribuer des éléments de protection. Accusée d’avoir violé les règles de confinement, elle sera relâchée au bout de 19 heures.
Ecœurée par de telles manœuvres et par l’insuffisance totale des mesures déployées par le Kremlin, Anastasia Vassilieva reste cependant déterminée. « L’argent que nous avons collecté nous a permis d’acheter d’autres moyens de protection pour les médecins. Nous n’allons pas abandonner », confie-t-elle au Figaro. 

Aurélie Haroche

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