Eviter la fosse

Sao-Paulo, le samedi 2 mai 2020 - Les frontières se sont fermées. Entre les pays, d’abord, mais aussi entre les régions, les départements et les villes. Beaucoup en France et ailleurs considèrent le petit échelon administratif comme le plus efficace pour organiser (et gagner ?) la bataille contre le coronavirus.

Cette proximité rassure face aux incertitudes et alors que les conséquences néfastes de la mondialisation sur nos approvisionnements n’ont cessé d’être rappelées. Ce pouvoir des villes a parfois conduit à des confrontations avec le pouvoir central. Ces confrontations peuvent être modérées, comme en France, où certains édiles ont voulu adopter des mesures plus contraignantes concernant le confinement ou anticiper certaines recommandations vis-à-vis du port du masque. Cependant, dans d’autres pays, les confrontations sont plus profondes.

Rio contre Sao-Paolo

Au Brésil dirigé par Jair Bolsonaro, le confinement est remis fortement en question, voire méprisé. Face aux outrances du chef de l’Etat, des positions différentes s’expriment avec force. Bruno Covas est ainsi le visage de cette contestation. Le jeune maire de Sao Paolo, 40 ans, a pris des mesures strictes face à l’épidémie de Covid-19 : fermeture des écoles, parcs, lieux culturels et commerces non essentiels. Le maire multiplie par ailleurs les interventions pour inciter les habitants de la ville tentaculaire à rester chez eux.

L’aura de la maladie

Bruno Covas qui s’est installé vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans sa mairie suit les recommandations qu’il distille à la lettre. Il faut dire que le jeune maire a appris il y a un an être atteint d’un cancer digestif. Son traitement ne lui a pas permis d’obtenir une victoire totale contre la maladie : des métastases ganglionnaires suscitent toujours l’inquiétude des médecins. S’il fragilise sa santé, ce cancer offre au jeune Bruno Covas une aura importante. La transparence totale sur sa maladie, voire une certaine mise en scène (avec la publication de photos sur son lit d’hôpital) lui ont valu le soutien et l’admiration d’une grande partie de la population : « Il a beaucoup gagné dans cette séquence. Depuis, M. Covas est perçu par l’électorat comme un homme courageux, responsable, et capable de faire face aux catastrophes » analyse dans Le Monde le politologue Marco Antonio Teixeira.

Les mots et les actes

Bien sûr, le choix de Bruno Covas lui vaut d’être la cible des attaques de Jair Bolsonaro ; une animosité qui précédait évidemment la pandémie. Fils de bonne famille et héritier d’une dynastie implantée dans la politique locale depuis toujours, Bruno Covas représente ce qui suscite le mépris du Président brésilien. Si cette position cristallise les passions autour de Bruno Covas, les ambiguïtés de la gestion de sa crise sont également l’objet de critiques. Si le discours séduit, beaucoup constatent également la pénurie dans le établissements hospitaliers de la ville et contestent les décisions antérieures de l’édile. « Le maire a largement tertiarisé la gestion de crise et confié l’administration des hôpitaux de campagne à plusieurs groupes de santé privés, comme l’hôpital Albert-Einstein ou l’Association Paulista pour le développement de la médecine. Tout cela manque de coordination, et crée beaucoup de confusion et de retards », déplore Mario Sheffer, spécialiste des questions de santé et professeur à l’université de Sao Paulo (USP).

Sao-Paolo contre Rio

Sans s’attarder sur ces remarques, le maire préfère se concentrer sur les aspects politiques de la crise, répondant à Bolsonaro : « L’attitude du président est lamentable ! Le monde entier est préoccupé, et lui politise l’épidémie. Personne n’est heureux de fermer des écoles et des commerces » et brandissant la devise de la ville « Je ne suis pas dirigé, je dirige ».

Cette maxime en forme de fronde témoigne combien les équilibres politiques pourraient être redessinés dans un Brésil toujours plus partagé. Bruno Covas espère que sa santé lui permettra d’être dans cette bataille à venir un acteur central à condition d’avoir durablement convaincu  que sa voie était la meilleure pour sa ville et son pays, qu’elle était celle indispensable pour éviter la « fosse », Covas en portugais.

Aurélie Haroche

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