Force tranquille

Stockholm, le samedi 8 août 2020 – Dans la plupart des pays, l’épidémie de Covid-19 a mis sur le devant de la scène un (ou plusieurs) médecin responsable de la gestion de l’épidémie, jusqu’alors le plus souvent inconnu du grand public. Beaucoup ont remarqué combien la personnalité de ces épidémiologistes, subitement devenus des référents incontournables, n’était pas sans enseignement sur le pays en lui-même. Plus encore peut-être l’adhésion ou au contraire le rejet de la population de ces figures offre matière à réflexions.

C’est ainsi que l’on a assisté dans plusieurs états à la constitution de véritables fans clubs : Jung Eun-kyeong en Corée du Sud ou Anthony Fauci (qui n’est pas tout à fait pour sa part un inconnu !) aux Etats-Unis ont vu leurs noms imprimés sur des mugs, tandis que des groupes d’afficionados s’enquièrent de leur santé et répètent leurs bons conseils sur internet. Bien sûr, Anthony Fauci est tout autant la cible privilégiée de messages haineux. Mais en France, ces excès n’ont guère touché Jérôme Salomon ou Jean-François Delfraissy, bien plus certainement critiqués qu’adulés, mais qui ne déclenchent d’une manière globale pas de réactions extrêmes. Il n’est pas impossible qu’il faille y voir une forme d’indifférence teintée de défiance vis-à-vis de nos responsables, quand ailleurs c’est la fascination ou la répulsion qui s’imposent, témoignant en tout état de cause de la persistance de la conviction de l’influence des dirigeants, quand les Français pourraient se montrer bien plus méprisants vis-à-vis de leur rôle. Or, cet état d’esprit n’est pas sans influence sur l’appropriation des recommandations.

Un suédois comme les autres

La Suède se range bien plus certainement dans la même catégorie que la Corée ou les Etats-Unis. Là aussi, leur "épidémiologiste en chef" a été au cœur des fantaisies de certains fans. Un habitant de Stockholm n’a ainsi pas hésité à se faire tatouer le visage d’Anders Tegnell sur le bras, alors que des chansons avaient déjà été composées à sa gloire. Pourtant, Anders Tegnell, 64 ans, patron jusqu’alors peu exposé de l’Agence de santé publique suédoise n’a pas nécessairement l’allure d’une star : au cours de ses très nombreuses apparitions ces dernières semaines, il n’a guère choisi d’améliorer son éternel style composé de polos et de pantalons amples. Anders Tegnell ne s’est en outre pas démarqué des autres dirigeants suédois, appliquant pragmatisme et tempérance.

Cependant, alors que la très grande majorité des pays du monde adoptaient des mesures drastiques face à l’épidémie de Covid-19, le choix de la Suède, incarné par Anders Tegnell, de ne pas confiner et d’adopter des mesures ciblées, régulièrement réévaluées à la faveur des connaissances de l’épidémie et du virus, a été largement salué par la population. Aujourd’hui Anders Tegnell continue ainsi à connaître une très confortable côte de popularité.

Expérience contre bon sen

Cependant, alors que la mortalité par million d'habitants a été en Suède plus élevée que dans tous les autres pays scandinaves et dépasse celle de nombreux pays européens (mais pas celle de la Grande-Bretagne, de l’Espagne ou de l’Italie), des critiques se sont également élevées, qui ont été parfois violentes, lui valant jusqu’au surnom de Docteur Tengele, en référence explicite à Mengele. Les rares détracteurs à user de cette comparaison voulaient ainsi dénoncer "l’expérience" conduite sur la population suédoise, qui reposerait sur la volonté d’atteindre l’immunité de groupe. Mais Anders Tegnell a toujours affirmé : « Nous essayons de maintenir les taux de transmission à un niveau que le système de santé de Stockholm peut soutenir (…). Nous ne visons pas une immunité collective. Avec diverses mesures, nous essayons simplement de maintenir le taux de transmission aussi bas que possible ». D’autres reproches visaient l’isolement d’Anders Tegnell, suspecté d’une certaine forme de despotisme. « L’Agence de la santé publique ne dit pas sur quels modèles elle s’appuie pour prendre ses décisions. Le problème est que toutes les décisions semblent reposer sur les épaules d’une personne, dont j’estime qu’elle ne fait pas son travail correctement » avait ainsi dénoncé Cecilia Söderberg-Nauclér, professeur à l’Institut Karolinska. Mais l’ancien responsable de l’Agence était monté au créneau pour défendre son successeur, rappelant d’une part que l’organisation était dirigée par un collectif dont Anders Tegnell se faisait le porte-parole et affirmant « Anders est intelligent, analytique, c’est un bosseur, qui sait penser hors des sentiers battus, et il est extrêmement sympathique ».

Libre arbitre

Face à ces différents soubresauts, la force d’Anders Tegnell, qui fit ses armes à l’instar de Jean-François Delfraissy en organisant la riposte contre une épidémie d’Ebola à Kikwit, en République démocratique du Congo en 1995 est le pragmatisme et la reconnaissance facile de ses limites. C’est ainsi qu’il a parfaitement accepté de reconnaître les failles de la réponse suédoise concernant la forte mortalité dans les maisons de retraite, tandis que début juin il a noté : « Si nous devions rencontrer à nouveau la même maladie, en connaissant exactement ce que nous savons d’elle aujourd’hui, je pense que nous nous arrangerions pour faire quelque chose qui serait à mi-chemin entre ce que la Suède a fait et ce que le reste du monde a fait ». Aujourd’hui, tout en continuant à se montrer très attentif à la santé globale de ses concitoyens (c’est notamment en songeant à la santé psychique des plus jeunes qu’il a refusé la fermeture des écoles, compte tenu par ailleurs du probable faible impact d’une telle mesure sur l’épidémie, selon lui), il suit avec une extrême précision l’évolution de la circulation du virus. La récente augmentation du nombre de cas, dont il estime qu’elle est en partie liée à des tests plus nombreux, a ainsi conduit la Suède à préconiser le maintien du télétravail jusqu’en décembre. Par ailleurs, concernant le port du masque, très peu répandu en Suède, Anders Tegnell a toujours également refusé la coercition, d’autant plus que les preuves de leur parfaite efficacité en population générale font défaut, note-t-il.

Il ne ferme cependant la porte à aucune évolution, soulignant notamment que la question sera évidemment réévaluée en septembre, si un rebond épidémique était constaté. D’une manière générale, il entend continuer à équilibrer ses décisions entre la nécessité de sauvegarder le système de santé suédois et la préservation du libre arbitre, faisant confiance au sens des responsabilités de ses concitoyens ; une philosophie qui semble aujourd’hui répondre aux aspirations d’une majorité de Suédois.

Aurélie Haroche

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