Hommage à ceux qui ne sont pas morts en héros

Paris, le samedi 9 mai 2020 – Cela bien sûr un peu flatter leur orgueil. Mais passé ce baume réconfortant, ce n’est pas une qualification qu’ils acceptent facilement. « Il est dangereux de faire endosser aux soignants le costume du héros. Etre un héros, cela signifie se sacrifier, souffrir en silence. Le héros ne demande ni aide ni moyens. Le héros est un surhomme. Cette approche fait peser sur les épaules des soignants une immense responsabilité, tout en leur interdisant de reconnaître leur propre vulnérabilité » remarquait fin mars dans Le Monde le Docteur Marie-José Del Volgo, ancien praticien hospitalier à l’Assistance publique de Marseille.

Cela fait partie du métier

Cette vulnérabilité pourtant, beaucoup ont refusé de la reconnaître, tout en continuant, non sans une certaine coquetterie, à refuser de se voir comme exceptionnel. « Je ne me sens pas spécialement héroïque, ça fait partie de ma conception de ce métier. Quand la situation le nécessite, il faut savoir se mobiliser » témoignait ainsi dans le quotidien 20 minutes Myriam Untersteller, 66 ans, chef d’une unité de réanimation à la retraite et qui a été l’une des premières à répondre à l’appel aux renforts lancé par l’hôpital de Poitiers. Ainsi, un grand nombre de médecins retraités ont-ils choisi d’oublier que leur âge constituait un facteur de risque important de complications. Au péril de leur vie.

Retraite : le mot interdit

Ainsi, dans la longue et malheureusement non exhaustive liste de soignants morts victimes du Covid-19 proposée par le site du Parisien, ils sont nombreux ces praticiens retraités. Ou plus certainement ces praticiens qui ne voulaient pas entendre parler de retraite. « Il disait qu'il travaillerait jusqu'à sa mort », se souvient le fils du Dr Mahen Ramloll, médecin généraliste dans le Haut Rhin, mort fin mars. Guy Pfister, 75 ans, disparu le 15 avril en Haute Marne, est de son côté présenté comme « le médecin qui ne voulait pas prendre sa retraite ». « On essaie de monter, en ce moment, un cabinet médical. Sa construction s'est arrêtée à cause du confinement, mais il voulait être là pour l'inauguration qui aurait dû se faire fin mars. Il avait même mis une option, il voulait faire partie des cinq médecins du cabinet, il ne voulait pas prendre sa retraite ! », raconte ainsi le maire de Wassy Christel Mathieu. De même à propos du premier médecin décédé, l’urgentiste, Jean-Jacques Razafindranazy (67 ans), son fils racontait : « Il était à la retraite et aurait pu arrêter, mais il continuait à aider ses confrères surchargés ».

Instantané de l’épidémie

Les professionnels de santé victimes du Covid-19 offrent un portrait de l’épidémie : les victimes sont principalement des hommes, âgés de plus de 65 ans. Certains présentaient des facteurs de risque comme le docteur Pierre Gilet (Dannemarie), âgé de 64 ans, dont la pathologie cardiaque ne l’a pas dissuadé de monter au front. Il existe également parmi ces soignants morts au combat des exceptions frappantes, des sujets un peu plus jeunes. Justine Raharivelo, aide-soignante à Chateauroux avait ainsi 48 ans quand elle a été emportée le 9 avril, laissant quatre enfants qu’elle élevait seule.

Image de la France et de la richesse de sa diversité

Au-delà de ces observations épidémiologiques, le passage en revue des portraits de ces hommes et de ces femmes met également en évidence la multiplicité des origines qui composent le corps médical. Qu’on nous pardonne ce constat que certains considéreront démagogique, mais qui s’impose en pensant au docteur Kabkéo Souvanlasy (65 ans), médecin généraliste à Sevran né au Laos, au docteur Jean Pouaha dermatologue à Thionville et Metz qui a vu le jour au Cameroun ou encore au Dr Mohammad Hassen Hossenbux (68 ans), médecin généraliste à Saint-Denis pleuré par la communauté pakistanaise.

Nounours

La mort permettant toujours d’oublier les mauvaises humeurs, les défauts, les mesquineries, d’autant plus quand elle est une mort au champ d’honneur, les médecins, infirmiers, aides-soignants pleurés sont parés des plus grandes vertus. Toujours de bonne humeur, dévoués et bienveillants nous chantent les hommages. Grâce à des témoignages plus personnels, on s’émeut du surnom donné à un gynécologue de Mulhouse rebaptisé « Nounours » (le Dr Jean-Marie Boeglé) qui dans sa jeunesse avait monté un groupe de musique baptisé Globule. On sourit aussi face à la sincérité des mots de Lidia Lerche évoquant son époux, le docteur Lerche (médecin généraliste à Villers-Outréaux à 64 ans) : « Il fallait le prendre tel qu'il était, mais c'était une personne très bienveillante envers ses patients, qui n'hésitait jamais à leur donner beaucoup de son temps ».

Médecine du monde d’avant et on l’espère du monde d’après

Les témoignages recueillis par les médias locaux font en effet le portrait d’une médecine toujours bienveillante, à l’écoute des patients, une médecine à l’ancienne. Reviennent ainsi les qualificatifs de « médecins de campagne », se multiplient les récits de praticiens s’enquérant au téléphone de l’évolution de l’état de leurs patients. Loin des tracasseries administratives, de la dégradation de la relation médecin-malade, des agacements que l’on évoque souvent, c’est une médecine passion, une médecine d’engagement qui se raconte avec sérénité dans ces hommages. Des hommages que beaucoup regrettent de n’avoir pu rendre parfaitement en raison des restrictions liées au confinement. « Malheureusement, on ne pourra pas se rendre aux obsèques, mais lorsqu'on sortira du confinement, on lui rendra hommage. On veut que sa mémoire perdure, car c'était vraiment quelqu'un de bien », revendique ainsi Christophe Cuzin, manager de l'équipe de hockey sur glace des Jokers de Cergy-Pontoise dont le docteur Sami Reda était le médecin bénévole jusqu’à sa mort le 26 mars dernier à l’âge de 63 ans. 

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • L'ayant droit remplace le citoyen

    Le 09 mai 2020

    Merci pour cet article qui rappelle que ces soignants ne sont pas des héros mais des citoyens du monde qui n'ont pas oublié que l'important était de aire son devoir.

    Notre société a certainement trop accentué le côté "droits à" devenus la demande et le souci de chacun. L'"ayant droit" remplace le citoyen dans une population de plus en plus dépendante d'un Etat providence excessif.

    Dr Lucien Duclaud

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