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Samedi 18 avril 2020 - Sur les plateaux de télévision du monde entier, les habitués ont changé. Des médecins réanimateurs, des spécialistes des épidémies, des infectiologues constituent désormais les hôtes de marque des chaînes d’information en continu. Du côté des stars de la politique, on observe également des recompositions : les ministres de la Santé (actuels ou passés) sont désormais des personnages centraux, concurrençant jusqu’aux Premiers ministres. Il y a aussi les hauts responsables de la santé publique, totalement inconnus du grand public, et qui désormais occupent une place de choix dans l’imaginaire collectif. En France, c’est Jérôme Salomon qui occupe ce rôle : son visage impassible accompagne chaque soir depuis plus d’un mois les débuts de soirée des Français. Pourtant, ces hérauts inhabituels ne sont pas tous partout devenu des « icônes ». Leur transparence ou leurs compétences peuvent parfois être critiquées.

Fans

En Corée du Sud, Jung Eun-kyeong est devenue une héroïne nationale. Elle incarne le succès du pays face à l’épidémie. A l’instar des jeunes filles au visage de cire qui déchainent les passions dans les pays d’Asie, Jung Eun-kyeong compte désormais sur les réseaux sociaux des milliers de fans, dont les inquiétudes suggèrent un degré d’affection et d’intimité que les responsables officiels suscitent rarement. « Dort-elle assez ? » s’interrogent certains. « De quoi se nourrit-elle » demandent d’autres. Jung Eun-kyeong est dans ces posts parée de toutes les vertus et promise au plus grand avenir.

Préparation minutieuse
Rien ne prédestinait ce médecin de campagne, aujourd’hui âgé de 55 ans, à l’allure modeste et aux éternelles lunettes rondes, à déclencher un tel engouement. Mais la détermination, la rigueur et la volonté constante de diffuser un message simple, exact et compréhensible par tous de Jung Eun-kyeong ont été remarquables. Déjà, en 2015 les Sud-Coréens avaient su apprécier son sens de la précision et son refus de cautionner des projections optimistes, lors de l’épidémie de Mers (Syndrome respiratoire du Moyen-Orient). Si à l’époque, les critiques contre le gouvernement quant à sa gestion de la crise avaient été nombreuses, Jung Eun-kyeong avait été épargnée tant par le grand public que par ses supérieurs. Aussi, la préparation des futures épidémies lui avait été confiée. Elle s’y est attelée en essayant de ne négliger aucun aspect. En collaboration avec le gouvernement, notamment, elle a surveillé la production de matériels de protection et de kits de dépistage par des entreprises coréennes, comme le signale France Inter qui lui a consacré cette semaine un portrait. En 2017, ses efforts étaient salués par sa nomination à la tête des Centres de contrôle des maladies (CDC).

Un exemple dans son pays et pour le monde

C’est à ce titre qu’elle est apparue tous les jours à la télévision (et au plus fort de la crise deux fois par jour) pour présenter l’évolution de l’épidémie, parfois en s’aidant de graphiques. Jamais de triomphalisme et un pragmatisme constant, par exemple quand elle joint le geste à la parole pour expliquer comment tousser dans son coude. Parallèlement à ses qualités de communication, Jung Eun-kyeong a su déployer une stratégie efficace, souvent décrite dans ces colonnes (confinement sélectif des plus fragiles, dépistage massif, traçage des cas et des cas contact…). Elle a également pu obtenir de façon rapide la liste de tous les noms des membres de la secte évangélique à l’origine de la première flambée de Covid-19 dans le pays. Son rôle phare auprès du public et la réalisation sans faille de ses missions ont été rendus possible par la confiance claire des autorités politiques, qui jamais n’ont essayé d’interférer dans la gestion de la crise, à la différence de ce que l’on peut observer en Europe ou de façon plus certaine encore aux Etats-Unis.

Ce pacte entre le politique et le scientifique, incarné dans la personne de Jung Eun-kyeong suscite aujourd’hui l’admiration de bon nombre de pays et notamment Outre-Atlantique. « Son succès est dû au fait qu'il y avait une volonté politique de laisser les scientifiques prendre les devants », explique Jung Pak, expert de la Corée pour le Brookings Institute cité par le Philadelphia Inquirer, dans un article dont le titre suggère que la Corée est une « leçon pour l’Amérique ». « C’est comme si le docteur Deborah Birx (coordinatrice du groupe de travail de la Maison Blanche sur le coronavirus) et le Dr Anthony Fauci (directeur des National Institute of Health) étaient les seuls sur scène », compare de son côté avec une certaine ironie Scott Snyder, directeur du programme « Etats-Unis-Corée » pour le conseil des relations étrangères.

La situation contraste en effet avec l’omniprésence de Donald Trump. 

Aurélie Haroche

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