In Memoriam

Paris, le vendredi 13 septembre 2019 – Deux mois et quelques jours. Le deuil est encore une brûlure à vif, pas encore l’épreuve quotidienne lancinante qui ne vous quittera plus. Deux mois et quelques jours : un arrêté est publié au Journal officiel le 12 juillet 2017. Il retire de la liste des produits pharmaceutiques pouvant être délivrés sans ordonnance tous les médicaments à base de codéine.

Un an de secret

Quand elle découvre cette décision ministérielle, la mère de Pauline éprouve sans doute un mélange de soulagement et de désespoir. Soulagement pour tous ces drames qui seront évités, désespoir parce que sa fille, elle, n’a pas été sauvée. Pendant, un an, à l’insu de sa famille, Pauline est allée de pharmacie en pharmacie et a pu acheter sans aucune difficulté des médicaments contenant de la codéine. Pendant un an, elle a pu déterminer les officines les moins suspicieuses, affiner les techniques d’extraction de la codéine, maîtriser les dosages. Pendant un an, elle multipliait les détours pour éviter de s’approvisionner à proximité de chez elle. Et elle augmentait les doses.

Un matin d’avril 2017, Christelle Cebo n’a pu réveiller sa fille âgée de 16 ans. Immédiatement elle a alerté les pompiers. Quand le médecin du Samu est arrivé, il a très vite fait le rapprochement avec des plaquettes de médicaments vides trouvées à son chevet : Padéryl, Klipal et Tramadol. Un cocktail fatal pour la jeune fille : elle ne se réveillera pas de son coma et mourra quelques jours plus tard.

Inacceptable

Deux ans après cette tragédie, Christelle Cebo publie aux éditions Albin Michel un ouvrage à deux voix. « Pauline, un drame familial » mêle en effet le récit de la mère désemparée et les pages des journaux intimes de l’adolescente. C’est l’illustration du poids des silences et de l’aveuglement. Car encore aujourd’hui, alors que les deux textes se regardent, certaines incompréhensions, des refus indépassables affleurent. Ainsi, sans faux semblant Pauline écrivait : « C’est mal, je ne devrais pas aller en acheter mais c’est plus fort que moi », tandis qu’elle décrit comment elle veut éviter de se faire « griller » par ses parents. Mais Christelle Cebo assure : « Pour ma fille, prendre des médicaments délivrés par un pharmacien, ce n'était pas transgressif ». Pendant un temps, également, Christelle Cebo a été convaincue « A aucun moment, ma fille n’a dû se douter qu’elle pouvait en mourir » confiait-elle peu après son décès à Paris March. Pourtant, dans son journal intime (que la mère a pu avoir lu après son interview à l’hebdomadaire), l’adolescente écrivait : « Le meilleur moyen de me tuer, ce seront les opiacés. Pas de douleur, en douceur », écrit Pauline. Cependant, au-delà d’un désir de mort, c’est surtout une volonté de voir ses angoisses être dissipées par la codéine qui est martelée dans son texte : Pauline était obsédée par une piètre image physique et intellectuelle d’elle, très éloignée de la réalité. La jeune fille était une élève brillante et jolie.

Universel

Même si Christelle Cebo insiste sur le caractère particulier de l’addiction à la codéine (qui contrairement à d’autres drogues ne laisse aucune trace et qui ne conduit pas à s’écarter des réseaux légaux), à travers les souffrances qui n’ont jamais été dites (Christelle Cebo dépeint sa fille comme une adolescente plutôt lumineuse) et les douleurs qui ne se s’effaceront jamais, cet ouvrage a une portée universelle. Elle rappelle une leçon si souvent répétée sur la nécessité du dialogue : car jamais Christelle et sa famille n’ont soupçonné les douleurs psychiques intimes qui conduisaient Pauline à vouloir ainsi se « soulager », jamais ils n’ont envisagé une quelconque addiction. Et d’ailleurs Christelle Cebo le pressent parfaitement : elle a l’intention de faire lire son livre à ses deux autres filles (aujourd’hui âgées de 7 à 10 ans) dans quelques temps afin qu’elles comprennent l’importance de lutter contre le silence.

Pauline, un drame familial, de Christelle Cebo, Albin Michel

Aurélie Haroche

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