L'homme de la semaine : Aurait pu avoir une carrière dramatique

Paris, le samedi 19 octobre 2013 – Les colonnes Morris auraient pour l’occasion revêtu des affiches annonçant la reprise de « La rose du Rhône ». Des spécialistes de littérature du XIXème siècle seraient venus à la télévision pérorer d’un air savant qu’il ne s’agissait pas de la plus grande pièce du maître et que sa médiocrité avait même bien failli lui coûté sa carrière. Mais, refusant d’entendre les conseils de Saint-Marc Girardin, l’auteur dont on fêterait cette année le bicentenaire de la naissance, serait finalement parvenu à dépasser ses défauts de jeunesse et après les échecs de « La rose du Rhône », petit vaudeville en un acte et du drame historique en cinq actes « Arthur de Bretagne » aurait triomphé sur toutes les scènes. Ses pièces auraient-elles été des expériences mystiques permettant de comprendre le fonctionnement de la foi ? Ou des sucreries un peu mièvres mettant les nerfs à rude épreuve, bien que sympathiques ? Ou des drames étouffant à la manière d’une bouffée de monoxyde de carbone ?

Des rêveries mises en pièce

Acte I. Claude Bernard a vingt ans quand, plein d’espoir, il rencontre le grand critique parisien et lui montre les pièces qu’il a écrites dans l’antichambre de la pharmacie où il servait de préparateur à Lyon, à l’insu bien sûr du propriétaire de l’officine. Le verdict sera sans appel. Vous feriez mieux de « mettre votre œuvre en poche et de chercher une autre carrière que celle du théâtre » lui assène Girardin. Le coup est d’autant plus rude que Claude Bernard a déjà connu plusieurs fausses routes. Aux collèges de Villefranche et de Thoissey où il a été élève, il est peu dire qu’il n’a guère laissé de souvenirs impérissables. Sa rêverie et son sens de l’observation n’ont nullement été loué et plus souvent assimilé à de la paresse. Après avoir échoué au baccalauréat une première fois, ses parents ne peuvent financer la poursuite de ses études et l’envoient à Lyon dans cette officine où Claude Bernard ne peut que déplorer l’inefficacité des potions qu’il concocte et le manque de rationalité dans les préparations qu’on lui commande. Cependant, ces heures d’ennui et d’agacement vont creuser le sillon d’un destin qui va définitivement bouleverser la médecine.

Personnages secondaires et péripéties

A l’acte II, celui qui aurait pu n’être qu’un cancre ou un auteur dramatique raté obtient son baccalauréat en 1834, à l’âge de 21 ans et entame des études de médecine. Las, il n’a pas tout à fait rompu avec son passé de mauvais élève, puisqu’il ne parvient pas à décrocher l’agrégation. Un tel sésame est-il indispensable quand on suit les cours de François Magendie au Collège de France et que l’on côtoie des futures célébrités de la médecine tels Charles Lasègue (du signe !) ou Casimir Davaine (qui est à l’origine des débuts de la microbiologie) ? Sans doute pas puisque devenu interne et assistant de recherche, il commence des travaux fondateurs sur le suc gastrique et le glucose. Jugées intéressantes, ces réflexions dérangent cependant également et semblent l’empêcher de trouver un poste.

Vaudeville et vivisection

Acte III. La recherche d’une situation stable demeure donc toujours la grande affaire du jeune Claude Bernard dont la famille de négociant en vin n’est pas assez argentée pour lui assurer une situation stable. « J'ai connu la douleur du savant qui, faute de moyens matériels, ne peut entreprendre de réaliser des expériences qu'il conçoit et est obligé de renoncer à certaines recherches, ou de laisser sa découverte à l'état d'ébauche », écrira-t-il. Le salut va venir de son mariage avec Fanny Martin, fille d’un médecin très en vue et très fortuné. Si elles lui apportent la stabilité économique, ces noces ne riment guère avec stabilité affective, faisant mentir le spécialiste du « milieu intérieur » qui affirmait que : « La fixité du milieu intérieur est la condition d'une vie libre et indépendante ». Car Fanny se montre plus passionnément amoureuse des animaux que de son génie de mari. Or, celui-ci mène de nombreuses expérimentations sur les petites et grandes bêtes pour asseoir ses différentes théories. « Le physiologiste n'est pas un homme du monde, c'est un savant, c'est un homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu'il poursuit: il n'entend plus les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée, et n'aperçoit que des organismes qui lui cachent des phénomènes qu'il veut découvrir », analyse-t-il. Un argumentaire qui est loin de convaincre Fanny qui participa à la naissance de la SPA !

Ces obstacles et la douleur de perdre, comme nombre de couples à cette époque, plusieurs enfants en bas âge n’empêchèrent pas Claude Bernard de conduire la médecine vers la modernité. Grâce à lui fut mis à jour le rôle de la sécrétion pancréatique, celui du foie ou encore, entre autres, les propriétés du curare.

Epilogue

Bientôt, le petit préparateur de pharmacie de Lyon que l’on moquait pour sa rêverie, le mari si souvent apostrophé par une épouse trop attachée à nos amis les bêtes, imposa ses théories et fut reconnu comme un éminent scientifique. Plusieurs prix récompensèrent ses travaux, le Collège de France et l’Académie des Sciences lui ouvrirent leurs portes, de même que le Muséum, l’Académie de médecine et même, ce qui dut flatter le jeune homme qui rêvait de carrière littéraire, l’Académie française. Il faut dire que sa renommée et la portée de ses travaux vont bien au-delà de la sphère scientifique : des hommes tels que Balzac ou Zola s’intéressèrent aux découvertes et aux principes mis en évidence par Claude Bernard. Celui dont on fête cette année par de très nombreuses manifestations dans toute la France le bicentenaire de la naissance est salué au moment de sa mort le 10 février 1878 par des obsèques nationales. Rares sont les scientifiques qui furent ainsi honorés.

Aurélie Haroche

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