L'homme de la semaine : l’âme à gauche

Paris, le samedi 14 septembre 2013 – C’était une époque où posséder une voiture personnelle représentait encore un luxe pour le plus grand nombre. Mais dans cette famille originaire du Jura, on a sans difficulté pu se permettre ce privilège. Les grands-parents promènent donc fièrement leurs deux petits enfants. Mais c’était une époque où les routes se révélaient parfois des rendez-vous meurtriers, sans doute plus fréquemment encore qu’aujourd’hui eu égard au nombre moindre de véhicules circulant. L’accident emportera le père de François Jacquard, sa mère, son plus jeune fils et laissera défiguré le petit Albert. Il a neuf ans et les cicatrices laissées par le drame le hanteront longtemps : il demeurera convaincu que son apparence nourrissait le mépris des autres.

Le camp des salauds

Si l’enfance d’Albert Jacquard, né le 23 décembre 1925 à Lyon, aura définitivement basculé cet après-midi de 1935, le jeune homme n’en deviendra pas moins un sujet brillant. Ce fils d’un directeur de la Banque de France à Gray est élève en classes préparatoires au lycée privée Sainte Geneviève à Versailles tandis que le monde est secoué par la guerre. Comment celui qui au moment de l’annonce de sa disparition à l’âge de 87 ans a été présenté unanimement comme un exemple d’humanisme a-t-il vécu cette période ? « J’ai été un passager de l’histoire (…) J’ai été très long à m’apercevoir qu’il fallait que je choisisse mon camp. J’étais dans le camp des salauds : ceux qui laissent faire et finalement attendent que toutes les choses s’arrangent » avait-il confié dans un entretien diffusé sur France 5. De même que le désir d’Albert Jacquard d’épouser certaines des souffrances de ses contemporains ne lui a pas été insufflé dès sa jeunesse, sa carrière n’a pas immédiatement été dirigée vers la recherche scientifique. Sorti major de Polytechnique, il va passer de l’Institut de statistiques à la Seita où il sera ingénieur d’organisation et méthode. « Il est entré dans le monde de l’entreprise et de la finance. Mais progressivement il a pris conscience de l’énorme décalage entre l’univers calfeutré dans lequel il évoluait et la réalité nettement moins facile dans laquelle baignent les gens », raconte le porte-parole de l’association « Droits Devant », Jean-Claude Amara au quotidien Libération.

Une renaissance américaine

Tardives, sa sensibilisation à la génétique et la naissance de sa passion pour certains des « combats » du XX ème siècle qui lui ont valu sa notoriété coïncident. C’est en effet à plus de quarante ans qu’il obtient un certificat de génétique, discipline qu’il approfondit à l’université de Stanford. Cette épisode américain est une étape essentielle dans son existence puisque c’est en observant les conséquences de la ségrégation raciale et les combats pour l’égalité des droits que naît son engagement profond contre le racisme. C’est également grâce aux études et travaux qu’il mène aux Etats-Unis qu’il devient un véritable spécialiste dans le domaine de la génétique et qu’il sera nommé expert dans cette discipline auprès de l’Organisation mondiale de la santé de 1972 à 1985.

Sans gêne, la mort a tous les droits

Si cette réputation scientifique lui a valu une première notoriété, c’est sa participation à de nombreuses associations (et notamment Droit au logement) ainsi qu’à certaines manifestations fortement symboliques (en faveur des sans papiers entre autres) qui a dessiné Albert Jacquard aux yeux du grand public et de l’ensemble de la communauté politique comme un humaniste. Certains des choix de celui dont le collier de barbe et le regard bleu triste resteront sans doute longtemps dans les mémoires ont cependant pu faire sourire. C’est ainsi que l’auteur de l’ouvrage intitulé « Mon utopie » milita jusqu’à très récemment pour la reconnaissance de l’Espéranto.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Sourire ?

    Le 14 septembre 2013

    "Certains de ses engagements ont pu faire sourire" écrivez-vous... Vous omettez de nous préciser quel genre de personnes se cache derrière votre affirmation. Des gens "certains" d'avoir raison peut-être ?
    Jamais moi, en tout cas.
    J'en appelle du fond du coeur à "des Andalousies, dont nous portons en nous les décombres amoncelés et l'inlassable espérance", comme l'écrivait Jacques Berques un autre Passeur de culture, qui appelait par cette belle image à l'ouverture aux Autres, à tous les "autres"...
    Albert Jacquard était de ces êtres qui contribuent à ouvrir le champ des "possibles"... Et je formule l'hypothèse (imprudente peut-être ?) que "sourire" DE lui ou DE ses propositions reviendrait à fermer un pan de notre esprit... et à dénaturer le sens profond que devrait avoir le sourire humain...
    CLH
    Anthropologue de Santé

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