La femme de la semaine : Flibustière

Austin, le samedi 29 juin 2013 – On ne s’en étonnera pas, l’obstruction parlementaire répond à des règles très précises outre-Atlantique. L’élu qui souhaite retarder ou empêcher le vote d’une loi peut se lancer dans un monologue marathon s’il respecte quelques règles : interdiction de quitter le pupitre (même pour satisfaire des besoins primaires !), impossibilité de manger, de s’asseoir ou de s’adosser et nécessité de demeurer proche du sujet du texte. Le « filibuster » est autorisé à trois manquements à la règle, au-delà desquelles il est renvoyé à sa place, ce qui bien illustré dans le célèbre film avec James Stewart, Monsieur Smith au sénat. Le record en la matière est détenu par Strom Thurmond. Ce sénateur, opposé à l’amendement sur les droits civiques qui devait offrir des droits similaires aux Noirs et aux Blancs, avait été capable de parler pendant 24 heures et 18 minutes !

Bien dans ses baskets

C’est un peu plus du double de l’exploit réalisé cette semaine par Wendy Davis. Les baskets roses de cette sénatrice démocrate de la dixième circonscription du Texas sont devenues célèbres dans le monde entier. Si Wendy Davis, 50 ans, avait choisi de troquer ses habituels talons haut contre ces chaussures moins élégantes ce mardi 25 juin c’est qu’elle s’apprêtait à une opération de flibusterie que n’aurait pas renié Strom Thurmond (s’il avait été du même bord que la belle Wendy). Mardi 25 juin, le Sénat du Texas se devait d’examiner un texte de loi déjà adopté par la Chambre des représentants de cet état très conservateur visant à restreindre le droit  à l’avortement. Au menu restriction des délais légaux (devant passer de 24 à 20 semaines), imposition de nouvelles normes très strictes qui pourraient conduire à la fermeture de 37 centres sur 42 et obligation pour les médecins pratiquant des IVG d’exercer dans un hôpital à moins de 50 kilomètres de chez eux (une gageure dans un état fortement rural !). Bref, autant de nouvelles dispositions destinées à limiter fortement le droit à l’avortement, ce dont ne se cache pas le gouverneur républicain de l’Etat, Rick Perry qui souhaite que l’IVG devienne « une chose du passé ».

Duel de femmes

Mère d’un enfant alors qu’elle n’était âgée que de 19 ans, Wendy Davis s’est faite depuis longtemps la porte parole des femmes et des défenseurs de l’avortement. Par ailleurs, elle a déjà acquis une maîtrise de l’art de l’obstruction parlementaire, au printemps 2011, à l’occasion d’un vote qui visait à imposer des coupes budgétaires dans l’éducation. Cette fois-là, ses onze heures de discours fleuve lui ont valu une renommée nationale et internationale ! Pour autant, Wendy Davis n’a pas pu remporter son pari : monopoliser la parole au-delà de minuit et empêcher le vote. Il faut dire qu’elle avait contre elle une autre femme, Donna Campbell qui a scrupuleusement recensé les "irrégularités" de la prestation de Wendy Davis. Elle n’a ainsi notamment pas laissé passer le soutien que tentait de lui apporter l’un de ses collègues démocrates, et a obtenu gain de cause auprès du vice gouverneur de l’Etat lorsqu’elle a observé que Wendy Davis s’éloignait du sujet. Un peu après 22 heures, l’élue démocrate était sommée de quitter le pupitre.

Wendy Davis ne s’est pas transformée en citrouille

L’exploit de Wendy Davis fut cependant assez marquant pour qu’il déchaine la foule des partisans de l’avortement qui perturbèrent tant la fin de la séance qu’il ne fut d’abord pas possible de déterminer l’heure à laquelle le vote (favorable à la réforme dans cet état acquis aux Républicains) avait été enregistré. Finalement, les outils informatiques donnèrent la victoire aux Démocrates, confirmant qu’il était passé minuit. Rick Perry bien sûr n’a pas dit son dernier mot et il a d’ores et déjà annoncé la convocation d’une session extraordinaire le 1er juillet pour que le texte soit à nouveau débattu. On ne sait si Wendy Davis tentera alors un nouvel exploit en s’appuyant sur le fait que même au Texas la restriction de l’avortement est loin de faire consensus : selon un récent sondage 47 % des Texans considèrent qu’il n’y a pas lieu de renforcer les dispositions en la matière, tandis que 38 % aspirent à des lois plus restrictives et 14 % ne se prononcent pas. Quoiqu’il en soit, Wendy Davis est déjà devenue une égérie des militantes pour le droit à l’avortement, et au-delà une nouvelle figure incontournable dans le camp démocrate. Certains dans la presse américaine s’interrogent ainsi sur ses chances de succès pour remplacer Rick Perry. Ce n’est pas Barak Obama qui leur donnerait tort. Il a en effet participé à l’avalanche de tweet qui a salué le tour de force de Wendy en observant : « Quelque chose de spécial est arrivé à Austin ce soir ». Belle revanche pour celle qui issue d’une famille pauvre dut commencer à travailler à l’âge de 14 ans pour aider sa mère célibataire et qui fit ses études de droit grâce à un programme proposé aux étudiants pauvres.

Aurélie Haroche

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