Pied nickelé

Paris, le samedi 6 juin 2020 - « La fraude dans le domaine de l'édition médicale a été placée sous le feu des projecteurs, les données fabriquées et suspectes ont en effet entraîné la rétractation d'articles dans des revues de premier plan. Ce défaut d’intégrité a conduit à la diminution des subventions du National Institute of Health (NIH), affecté directement les soins et entraîné de graves conséquences juridiques ». Quel est l’un des auteurs de ce début de contribution publiée en 2013 sur le portail Research Gate ? Le jeune chirurgien américain Sapan S. Desai avait participé à cette réflexion sur les errances de la littérature scientifique. Ironie du sort, le même Sapan S. Desai est aujourd’hui au cœur d’une affaire de publication potentiellement frauduleuse qui devrait longtemps demeurer dans les mémoires. Un indice permettait cependant dès 2013 de suspecter que la dénonciation de Sapan S. Desai n’excluait pas des motivations moins nobles : promouvoir les méthodes censément plus transparentes du Journal of Surgical Radiology.

Un triomphe brutalement interrompu

Le Journal of Surgical Radiology est le premier fait d’armes de Surgisphere, l’entreprise fondée en 2007 par le Dr Sapan S. Desai, chirurgien dans l’Illinois. Selon Surgisphere, la revue « a recensé plus de 50 000 abonnés dans presque tous les pays du monde » de 2010 à 2013. « Avec près d’un million de pages vues par mois, la revue a acquis la réputation d’être l’une des premières revues médicales en ligne de haute qualité à comité de lecture ». Le caractère élogieux de ce commentaire est à l’image de la tonalité générale du site Surgisphere qui ne cesse de multiplier les superlatifs pour présenter les travaux de cette entreprise spécialisée dans l’analyse des données de santé. Pourtant, malgré cette flamboyante réussite, le Journal of Radology Surgery a publié son dernier numéro en 2013. « Je n’avais pas le temps pour diriger une revue » explique Sapan S. Desai. Certains voudront plutôt voir dans cette disparition un résumé prémonitoire des œuvres de Surgisphere et de son controversé patron : beaucoup de bruit pour rien.

Trop gros pour être vrai

C’est par la formule shakespearienne que pourrait être résumée la saga de la publication dans le Lancet d’une étude reposant sur l’analyse des données médicales de 96 000 patients infectés par SARS-CoV-2 hospitalisés dans le monde entier et suggérant la toxicité cardiologique de l’hydroxychloroquine chez ces malades et son inefficacité. En quelques jours, cette étude est passée de la démonstration attendue pour en finir avec l’incertitude et les controverses autour de l’hydyroxychloroquine à un quasi scandale démontrant les failles des procédures de publication scientifique et la déroute des autorités incapables de demeurer vigilantes face à certaines données. Seul le caractère impressionnant des chiffres semble en effet avoir été retenu et avoir emporté la conviction : 96 000 patients ; la cohorte est impressionnante. Et d’ailleurs Sapan S. Desai claironnait : « Avec des données comme cela, a-t-on vraiment encore besoin de contrôle randomisé ? ». Mais ce chiffre impressionnant masquait mal les limites et son caractère inhabituel même invitait, si non à la défiance tout au moins à la circonspection. C’est ainsi qu’en quelques jours la faiblesse des données, quant à leur validité, leur recueil ou leur traçabilité a éclaté au grand jour, conduisant les principaux auteurs à décider du retrait de leur article.

Enjoliver la réalité

Parallèlement à la querelle scientifique, l’enquête s’est également portée sur Surgisphere et son patron. Le site internet de la compagnie a ainsi beaucoup intéressé. Nous avions remarqué il y a quelques jours comment étonnamment pour une entreprise fondée en 2007, censée avoir noué des partenariats avec une multitude d’hôpitaux (1 200 selon Sapan Desai) ses faits d’armes apparaissaient très limités et se concentrer finalement sur les dernières semaines. Ce qui apparaît plus édifiant encore seraient les récentes modifications du site comme le relèvent le Parisien et le New Scientist. De belles présentations sur les partenariats entre Surgisphere et les prestigieuses universités d’Harvard ou de Glasgow sont désormais effacées, tandis que les vidéos Youtube de Sapan Desai sont aujourd’hui réservées à des abonnés privés. Mais Le Parisien a réussi avant cette restriction d’accès à repérer quelques trésors : telle la promotion par le chirurgien d’un projet d’augmentation de l’intelligence, grâce à un dispositif d’électrodes. Le projet cependant n’avait guère séduit et Sapan Desai n’était parvenu à collecter que quelques centaines de dollars. Demeurent également les traces de la façon dont Surgisphere et Sapan Desai n’hésitent pas parfois à enjoliver la réalité, ce qui n’est guère de bon augure face à la controverse actuelle. C’est ainsi que l’International Hospital Federation n’a pas alloué au chirurgien un « grand prix international » en 2015 ; plus certainement le Memorial Medical Center de Springfield où il exerçait a bénéficié d’un prix saluant son exposé. Des zones d’ombres existent également concernant sa pratique médicale. Le New Scientist assure en effet que le praticien fait l’objet de poursuites judiciaires dans trois affaires, ce que dément le chirurgien. Le Northwest Community Hospital qui était son dernier employeur et qu’il a quitté au début de l’année temporise : « Le Dr Desai était employé au NCH et a démissionné en février 2020. Nous n'avons eu aucun problème avec lui pendant son séjour ici ». Cette appréciation mesurée mais honorable pourrait être réconfortante pour le chirurgien. Il n’est en effet pas impossible que compte tenu des déboires de Surgisphere qui en dépit de sa faramineuse base de données demeurait une inconnue pour un très grand nombre d’institutions hospitalières, le praticien âgé de 41 ans retrouve bientôt le chemin des blocs.

Aurélie Haroche

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