Se souvenir qu’elle aimait la danse

Portrait d’Henrietta Lacks, National Portrait Gallery, Londres
Paris, le samedi 26 septembre 2020 - Les spaghettis étaient son plat préféré. Elle adorait danser, notamment en faisant tourner l’un de ses cinq enfants dans ses bras. Elle s'habillait avec style et portait souvent du vernis à ongles rouge. Elle était le premier pilier de sa grande famille. Ce pourrait être n’importe quelle mère, n’importe quelle femme. Mais elle a pourtant contribué à sauver des milliers de personnes à travers le monde. Pendant des dizaines d’années, il n’y aura néanmoins jamais eu de plaque commémorative à son nom dans les couloirs des universités où ses initiales ont été si souvent répétées. D’ailleurs, au fil des ans, la signification de cette abréviation se sera perdue. Et au-delà de la femme qui danse, le souvenir aura été effacé de son prénom et de son nom.

Quatre lettres pour tout hommage

HeLa : le terme est connu des médecins et chercheurs du monde entier depuis le début des années cinquante. Il désigne la première lignée cellulaire immortelle d’origine humaine. Cette lignée a été utilisée pour effectuer des recherches sur de très nombreuses pathologies, dont la poliomyélite ou les infections à papillomavirus. A partir des cellules HeLa ont également été développés les travaux qui ont conduit à la mise au point de la technique de fécondation in vitro. Certains le savent, HeLa sont les lettres que le médecin qui venait de prélever les cellules initiales chez une femme de 31 ans qui allait mourir quelque temps après d’un cancer de l’utérus foudroyant, a griffonné sur le tube où elles ont été recueillies. « He » comme Henrietta et « La » comme Lacks. Henrietta n’en a jamais rien su et n’a pas plus pu consentir à ce prélèvement et surtout à l’utilisation planétaire qui en a été faite.

Sans trompette ni tombeau

Pendant des années, la famille d’Henrietta, jeune femme noire pauvre, qui avait travaillé presque toute sa vie à ramasser du tabac, a ignoré que les cellules de leur mère et épouse étaient devenues si précieuses pour des chercheurs du monde entier. Quand les premiers travaux réalisés grâce aux cellules HeLa ont été médiatisés et l’origine de cette extraordinaire lignée cellulaire, ils ont manifesté leur désapprobation face à l’absence d’information d’Henrietta. Surtout, ils ont dénoncé l’ignorance où ils avaient été laissés et le défaut total de reconnaissance… qui a conduit celle à l’origine de tant de découvertes à reposer dans une sépulture anonyme.

La réparation plutôt que la sanction

Longtemps, ces contestations ont été à peine entendues. Cependant, les mouvements récents visant à démontrer la persistance de manifestations racistes dans la société américaine ont conduit à rappeler l’histoire d’Henrietta Lacks. Beaucoup ont vu en elle le symbole du mépris avec lequel dans les années 50 (et de façon moins marquante mais néanmoins toujours possible) les noirs américains ont pu être méprisés par la médecine. Certains, au sein de la mouvance Black Lives Matter militaient pour que les cellules HeLa ne puissent plus être utilisées par la recherche. Mais tel n’est pas le souhait de sa famille comme le rappelle un article récemment paru dans la revue Nature. Bien plus certainement, en collaboration avec les institutions de recherche les plus prestigieuses des Etats-Unis, souhaite-t-elle œuvrer pour mettre en place des mécanismes permettant de garantir dans l’avenir le respect du consentement des personnes. A l’occasion cette année du centenaire de la naissance d’Henrietta, ses descendants ont ainsi mené une campagne de sensibilisation positive. « Je veux que les scientifiques reconnaissent que les cellules HeLa proviennent d'une femme afro-américaine qui était de chair et de sang, qui avait une famille et qui avait une histoire » insiste ainsi auprès de Nature sa petite-fille Jeri Lacks-Whye, citée par Nature. De son côté, son petit-fils Alfred Lacks Carter veut retenir toutes les découvertes positives liées aux cellules HeLa et résume : « Elles ont été prélevées dans de mauvaises conditions, mais elles ont permis tant de bienfaits dans le monde ».

A.H.

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Vos réactions (1)

  • Henrietta Lacks en autoimmunologie

    Le 27 septembre 2020

    La méthode de laboratoire la plus utilisée dans le monde, pour la recherche des anticorps antinucléaires, est l'immunofluorescence sur des cultures cellulaires appelées HEp2. Or il s'est avéré que ces cellules sont, en réalité, les cellules HeLa prélevées sur Henrietta Lacks en 1951 et commercialisées sans son aval. A coté des nombreux domaines dans lesquels ces cellules sont largement utilisées on trouve donc aussi l'autoimmunologie.

    Prof.R.L.Humbel,

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