Soigne les innombrables victimes d’une arme de guerre ignorée

Paris, le samedi 23 novembre 2013 – On lui aura quelque peu volé la vedette. Bien qu’il fut ce jour là le lauréat du prix que l’on remettait, en grandes pompes, au Musée du Quai Branly, les projecteurs et les flashs de photographes ne s’attardèrent d’abord pas sur sa carrure massive, mais sur une autre silhouette jadis imposante et désormais frêle sous le poids des ans vieillesse. Jeudi 21 novembre, la salle de l’auditorium du Musée a ainsi applaudit pendant de longues minutes l’ancien président de la République, Jacques Chirac, qui fit son entrée à petit pas, appuyé sur l’épaule de son épouse. Les esprits se concentrèrent ensuite sur le discours d’un autre Président, en exercice, qui rendit un hommage appuyé à son prédécesseur.

Nobel alternatif

La réunion marquante des deux hommes dont on connaît les rapports amicaux en dépit de leurs divergences politiques n’aura cependant pas éclipsé totalement la personnalité elle aussi marquante du Docteur Denis Mukwege auquel on décernait ce jour là le prix de la Fondation Chirac. Le gynécologue congolais de cinquante-huit ans a reçu cet honneur à l’instar des précédents (et notamment le Right Livehood que l’on considère comme le Nobel alternatif de la Paix) : avec l’espoir que ces récompenses et la tribune qu’elle lui offre lui permettront de faire entendre son message. Depuis des années, le docteur Mukwege se bat en effet pour que l’on reconnaisse l’horreur des viols et des violences sexuelles commis au cours des guerres à leur juste valeur, non pas simplement comme des crimes annexes perpétrées par des soldats en campagne, des « bavures » sans lien avec le conflit, mais comme de véritables « armes de guerre ». Les atrocités dont il a été le témoin ces quinze dernières années méritent bien une telle dénomination.

Des femmes, des adolescentes et même des nourrissons

Ce fils de pasteur né à Bukavu au Congo a suivi des études de médecine au Burundi et s’est très tôt destiné à la gynécologie, spécialité qu’il a notamment étudiée en France. Après avoir débuté sa carrière à Bukavu, il devient le directeur de l’hôpital de Lemera. Là, il constate pour la première fois la très grande vulnérabilité des femmes venues accoucher dans son établissement. Il observe en particulier les effets délétères de la malnutrition, de l’isolement rural, des mariages précoces sur la santé des femmes, notamment au moment de mettre au monde leurs enfants. Les actions qu’il tente de mettre en place pour améliorer les soins aux Congolaises vont cependant être réduites à néant avec la destruction de l’hôpital de Lemera en 1996 lors de la première guerre du Congo. Pour échapper au conflit, le docteur Mukwege se réfugie quelques temps au Kenya avant de regagner, comme toujours, son pays. Il fonde alors en 1999 l’hôpital de Panzi grâce à l’aide d’une ONG suédoise. Son projet est alors d’offrir aux femmes une maternité dotée d’un véritable bloc opératoire. Mais cette unité va bientôt être utilisée pour d’autres interventions. En 1999, le Dr Mukwege est en effet confronté pour la première fois à un premier cas tragique de violences sexuelles. La jeune femme qu’il prit en charge avait vu son vagin déchiqueté par des balles tirées à quelques centimètres de son sexe. Le cas n’est pas isolé. Bientôt, il voit affluer des dizaines, des centaines, des milliers de femmes torturées, martyrisées, humiliées. Le docteur Mukwege met alors en place des soins spécifiques pour répondre à leurs traumatismes, il concourt à la formation de médecins et d’infirmiers, il collabore avec des centres étrangers pour améliorer la prise en charge. Il a ainsi récemment rencontré des praticiens de Liège en Belgique pour renforcer l’accompagnement psychologique de ses patientes. Au total, au cours des quatorze dernières années son établissement a pris en charge, souvent chirurgicalement, 40 000 femmes, adolescentes, fillettes et même quelques nourrissons atrocement blessées par leurs bourreaux.

A l’instar des armes chimiques

Parallèlement aux soins qu’il tente de prodiguer, le docteur Mukwege dont la réputation a bientôt dépassé les frontières de son pays, a multiplié les déclarations pour sensibiliser la communauté internationale dont il regrette l’immobilisme en la matière. Les viols explique-t-il « n’ont rien à voir avec des agissements individuels ou un fait culture congolais. Les viols sont planifiés, organisés, mis en scène. Ils correspondent à une stratégie visant à traumatiser les familles et détruire les communautés, provoquer l’exode des populations vers les villes et permettre à d’autres de s’approprier les ressources naturelles du pays. C’est une arme de guerre. Formidablement efficace », analysait-il pour le Monde au mois de juillet alors qu’il recevait la visite de la compagne du chef de l’Etat, Valérie Trierweiler. Racontant encore les viols commis en public, quasiment systématiquement accompagnés de la tentative de destruction des organes génitaux, le docteur Mukwege insiste : « le monde devrait proclamer que le viol de guerre est aussi grave que l’arme chimique et décréter qu’il s’agit là d’une ligne rouge fatale ».

Cible d’attentats

En attendant ce jour de réveil de la communauté internationale, après les festivités du Musée du Quai Branly, la poignée de mains échangée avec Jacques Chirac et François Hollande, le docteur Mukwege rejoindra prochainement l’hôpital de Panzi où il travaille et vit désormais. Cible de plusieurs attaques, le docteur Mukwege a en effet de peu échappé au printemps 2012 à un attentat qui l’a conduit à se réfugier dans son établissement après quelques mois d’exil en Europe. « Je ne suis pas retourné en RDC pour être un martyr, j’y suis retourné pour faire mon travail. Nous vivons à l’hôpital, mais nous ne nous sentons pas en sécurité » déclare-t-il.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article