Une invisible

Paris, le samedi 30 mars 2019 - La vie étant un éternel recommencement, il y a des petites filles qui s’appellent Suzanne aujourd’hui. Elles aussi sont nées au début d’un siècle. Elles aussi vont connaître des journées d’école, des camarades, des douceurs, des contrariétés, des soirs de feu d’artifice, des amours qui finissent mal, des amours qui finissent bien, des deuils, des échecs, des regrets. Elles aussi.

Déracinement

« On dit "merci"». « Si le menu ne te plait pas, il n’y aura rien d’autre ». « On se tait ». « Pas de jérémiades ». A qui parle-t-on ainsi ? A la petite Suzanne née au début de ce siècle, comme autrefois on rabrouait les enfants pour les endurcir, ou tout simplement parce qu’on ne voulait pas mesurer l’utilité de l’explication, de la sollicitude ? Non c’est à l’autre Suzanne que l’on s’adresse si durement, de façon si infantilisante. L’autre Suzanne, née au début du siècle dernier. Elle les a connus les journées d’écoles, les amours qui finissent mal, les deuils. Elle a tout accumulé dans un grand ou un petit appartement. Des petits mots griffonnés, des photos, beaucoup de photos, des odeurs, des poussières. Mais un jour, il ne lui a plus été possible de demeurer dans l’endroit où elle a si longtemps vécu, entourée de ses objets. Les chutes, les étourdissements, les oublis. Elle avait juré que jamais elle n’irait dans un "mouroir". Mais Suzanne a dû s’installer dans une petite chambre, comme cent autres pareils. Et attendre, inquiète, que la porte s’ouvre et que du couloir viennent le silence, les remontrances, les paroles infantilisantes.

Indifférence

Suzanne est le nom de la grand-mère du journaliste Frédéric Pommier. Mais Suzanne est devenue aujourd’hui le prénom de toutes ces vieilles dames oubliées, qui vivent désespérées leurs deniers mois, leurs derniers jours. En décembre 2017, dans sa chronique hebdomadaire sur France Inter, intitulée Le quart d’heure de célébrité qui évoque le parcours d’un inconnu, Frédéric Pommier décide pour une fois de parler de quelqu’un qu’il connait. Il parle de Suzanne. « Elle a perdu un fils lorsqu'il était bébé, et perdu son mari lorsqu'elle-même avait 40 ans. Il était avocat, ils avaient des amis, ils allaient au théâtre et ils organisaient des fêtes. La petite bourgeoisie de province des années 50 » débute-t-il. Et Frédéric Pommier raconte comment sa grand-mère a élevé ses quatre filles, comment elle a toujours aimé rire et lire et faire la cuisine aussi. Mais à 95 ans, sa santé est chancelante et Suzanne doit se résoudre à être admise dans un établissement hébergeant des personnes âgées dépendantes (EHPAD) en Mayenne. Et Suzanne dépérit mais garde son sens de l’ironie. « Il est efficace leur programme minceur » grince-t-elle à ses enfants et ses petits-enfants. En quelques mois, à cause de la nourriture insipide, Suzanne perd plusieurs kilos. Outre l’absence totale de saveur, Suzanne évoque la façon dont le fromage leur est servi dans la paume de la main, comme à des enfants. Les infantilisations sont ainsi constantes, quand elles ne se transforment pas en humiliation. Tout cela se perd dans un cercle vicieux dont les exemples sont multiples. Le plus fréquent : pressé, le personnel ne donne qu’une douche par semaine aux résidents qui ne peuvent guère se plaindre mais se voient parfois reprocher leur mauvaise odeur. Suzanne maugrée, mais elle sait que dans d’autres établissements, les situations sont plus terribles encore. « Çà et là, en France – pas partout, heureusement – on maltraite nos vieux dans une indifférence quasi générale. C'est un scandale d’État » achève Frédéric Pommier.

Un écho immédiat

Quelques instants après avoir quitté l’antenne, Frédéric Pommier découvre l’impact de son témoignage. Il reçoit très vite en effet des dizaines de mails le remerciant d’avoir évoqué ce quotidien désolant de millier de personnes âgées. Cet oubli total de l’être humain ayant vécu mille vies, cette absence de regard, de main qui se pose, de temps. « Ces personnes, avant d’être dépendantes, elles ont fabriqué la France, elles ont fait l’amour, elles ont participé à la vie sociale. Souvenons-nous en avant de leur donner de la nourriture qui vaut celles des animaux », implore ainsi Frédéric Pommier. Il parle aussi pour les personnels broyés par le manque de temps, rongés par leur culpabilité, et bientôt anesthésiés pour ne plus penser. Ces vies meurtries en parallèle de chaque côté des portes du couloir.

L’humanité retrouvée pout tout le monde

Après avoir publié un récit sur la vie de sa grand-mère inspiré de sa chronique et avoir réuni de nombreux témoignages sur la situation indigne de nombreux EHPAD, Frédéric Pommier est devenu un porte-parole des "populations invisibles". Ces populations victimes d’une « maltraitance silencieuse, une accumulation de petites choses du quotidien qui font que certains meurent très vite parce qu'ils ne supportent pas et que d'autres dépriment, il y a beaucoup de gens dépressifs ». Aujourd’hui, Frédéric Pommier fait la promotion des établissements labellisés Humanitude, un mot un peu pompeux pour évoquer des détails d’importance : « C'est frapper à la porte, regarder dans les yeux, aller chercher le regard, apprendre à les lever sans leur faire mal et se faire mal, à les laver ... dans ces établissement labellisés il y a moins de médicaments, il y a moins d'escarres, il y a moins d'arrêts maladies, le personnel se porte mieux » explique Frédéric Pommier dont la grand-mère a pu aujourd’hui gagner un établissement de ce type.

Une loi attendue

Seront-ils ainsi tous les EHPAD de demain ? Ce jeudi le ministre de la Santé a promis la présentation cet automne d’une grande loi dédiée au vieillissement. Elle doit répondre à ce défi si longtemps oublié en tentant notamment de satisfaire en partie l’un des premiers souhaits des Français en la matière, comme l’a mis en évidence la concertation conduite l’automne dernier : limiter le plus possible les admissions en EHPAD.

Les Suzanne de ce siècle et du siècle dernier partagent sans doute cet espoir.

Aurélie Haroche

Référence
Suzanne, de Frédéric Pommier, éditions des Equateurs, 236 pages, 19 euros

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