Victime d’attaques sans nuance

Berlin, le samedi 13 juin 2020 - Le désir d’incarnation qui paraît assez profondément partagé s’est manifesté pendant la crise épidémique avec la mise en avant dans de nombreux pays de hérauts, honnis ou adulés, qui ont fini par être perçus non pas seulement comme les colporteurs mais comme les artisans de toutes les informations complexes et si diverses autour de la maladie et de sa propagation. Ces individus, souvent des médecins ou des scientifiques, ont été propulsés sur le devant de la scène, se risquant à un mélange des genres complexes entre discours scientifique et discours politique, parfois à leurs corps défendant concernant ce second versant. Ils ont régulièrement cristallisé les critiques, tenus pour responsables de décisions mal comprises ou confondus avec l’angoisse suscitée par leurs messages. Cependant, parallèlement, ils ont également été reconnus pour leur capacité d’explication ou leur apparente sérénité.

Spécialiste des coronavirus et de leur détection

Tel est Christian Drosten. Le virologue allemand directeur de l'Institut de virologie de l'hôpital universitaire de la Charité de Berlin n’est désormais plus un inconnu. En dépit de ses travaux importants, il était pourtant cependant jusqu’à cet hiver 2019 largement ignoré du grand public. Le chercheur a pourtant contribué à l’identification du virus à l’origine du SRARS en 2003 et à l’élaboration du premier protocole de dépistage du SARS-CoV. Mais ce sont ses travaux autour de SARS-CoV-2 qui ont plus certainement contribué à sa notoriété. L’équipe du virologue a en effet été l’une des premières à mettre au point un test de détection par PCR efficace du virus responsable de la Covid, tandis que Christian Drosten a choisi de le rendre accessible au monde entier.

Une comparaison avec Mengele

Sollicité par Angela Merkel, Christian Drosten s’est d’abord fait remarquer par son sens de la pédagogie, à travers l’édition de plusieurs podcasts décryptant patiemment les différentes informations autour de SARS-CoV-2. Sa capacité à reconnaître que certaines zones d’ombre subsistaient a notamment séduit. Cependant, sur certains points, il n’a pas hésité à se montrer plus tranché. Ainsi, beaucoup de Français, y compris parmi les médecins, auraient apprécié que sa voix fût entendue au-delà des frontières du Rhin, quand il affirmait au début du mois de mai que compte tenu des modes de propagation du virus, « les espaces extérieurs devraient être classés comme une zone relativement sûre ». Concernant l’utilité du confinement, le spécialiste a régulièrement rappelé qu’une séparation devait être établie entre le champ scientifique et la décision politique. Néanmoins, sa position sur la fermeture des écoles, qui s’appuyait sur la conviction d’un rôle majeur des enfants dans la diffusion du virus (qui est aujourd’hui contredite par plusieurs études) et en faveur de nombreuses restrictions lui ont valu d’être la cible d’activistes anti confinement violents. Ainsi, a-t-il indiqué avoir reçu des menaces de morts. Peut-être plus marquant encore en Allemagne, des affichettes auraient été collées sur certains poteaux établissant un accablant et totalement injuste parallèle entre Christian Drosten et Joseph Mengele.

Atmosphère toxique

L’hostilité contre Christian Drosten s’est également manifestée dans le Bild il y a quelques semaines, le quotidien semblant presque accuser le spécialiste d’avoir utilisé une méthode douteuse pour affirmer dans une première étude le rôle important des enfants dans la transmission du virus. « L’étude de Drosten sur la contamination des enfants [est] carrément fausse. Depuis combien de temps le virologue star le sait-il ? », interroge le journal (sans réponse). Se montrant peu affecté par ces différentes critiques, voulant considérer depuis toujours que la lutte contre le virus doit dépasser ces attaques stériles, le spécialiste ne peut cependant pas nier que les passions autour de lui symbolisent une certaine forme de radicalité des débats à laquelle on assiste en Allemagne comme ailleurs. Ainsi, Der Spiegel s’inquiète que les détracteurs de Christian Drosten instrumentalisent politiquement sa figure : «Tout ceci est hautement dangereux (...) L'atmosphère dans le pays est toxique à un degré préoccupant». Faut-il redouter que dans plusieurs pays du monde, la crise épidémique ne favorise demain une crise sociale et politique ?

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Echange

    Le 19 juin 2020

    Je donnerais volontiers un Raoult et même tout son institut pour un Drosten.

    Dr P Eck

Réagir à cet article