Cold case

New York, le samedi 2 avril 2022 – Les pages des faits divers des journaux relatent parfois le cas d’individus rongés par le remord qui avouent des crimes pour lesquels ils n’étaient pas recherchés bien des années après afin de soulager leur conscience. C’est un sentiment similaire qui a sans doute guidé le Dr Shetal Shah, même si le méfait qu’il a fini par avouer n’avait rien d’un crime. Dans une lettre à l’éditeur publié le 11 mars dernier, il a demandé au fameux JAMA (Journal of the American Medical Association) de retirer un article qu’il avait publié dans la revue plus de 20 ans auparavant, le 18 octobre 2000. Motif : le contenu de cet article était totalement inventé.

A 8 kilomètres de demain

Intitulé « Five Miles from Tomorrow » (à 8 kilomètres de demain), cet article, écrit par le Dr Shah alors qu’il était interne, raconte son voyage dans un village d’Alaska fictif de 450 habitants se trouvant à huit kilomètres de la ligne de changement de date (d’où le titre). Dans ce récit, qui ressemble plus à une nouvelle d’Ernest Hemingway qu’à un article médical, le jeune médecin raconte avoir rencontré un homme de 97 ans de la tribu des Yupiks (un sous-groupe d’Inuits) qui se désespère de voir son mode de vie détruit par la modernité et d’être devenu inutile à sa tribu après une longue vie de chasseur de baleines. A la fin de l’article, le vieil homme, habillé en habit traditionnel Yupik, se suicide en se jetant dans l’océan arctique.

Déjà à l’époque, ce récit romanesque avait suscité quelques interrogations et le Dr Shah avait écrit en août 2001 une lettre au JAMA, dans laquelle il reconnaissait à demi-mots avoir condensé plusieurs histoires en une seule. Dans sa lettre à l’éditeur paru le mois dernier, le médecin reconnait désormais sans détour la supercherie. « A l’époque, je croyais que les histoires fictives étaient tolérées dans cette section du journal » explique-t-il. Son récit polaire avait en effet été publié dans la rubrique « A piece of my mind », dans laquelle les médecins étaient invités à partager leurs souvenirs sur les « joies et difficultés de la pratique de la médecine à l’époque moderne ».

Les Yupiks lisent-ils le JAMA ?

Pourquoi avoir demandé la rétractation d’un article totalement oublié près de 22 ans après sa publication ? Il semble que le Dr Shah ait été rattrapé par l’air du temps. Comme il l’explique dans sa lettre, « l’attention envers l’équité, la diversité et l’inclusivité sont devenus de plus en plus essentiel en médecine ces deux dernières décennies ». Or, le Dr Shah estime que la manière, condescendante, dont, selon lui, il a dépeint le mode de vie et les traditions des Yupiks dans son article ne correspond plus aux standards éthiques d’aujourd’hui. « Bien que le contenu de cette histoire n'avait pas pour objet d’être irrespectueux, il peut être vu comme tel selon une vision plus contemporaine » résume le médecin.

Pour le Dr Shah, cette demande de rétractation est « le signe qu’il n’est jamais trop tard pour corriger ses erreurs passés ». Il conclut sa demande de rétractation en s’excusant pour tout « mécontentement non voulu que cet article aurait pu causer ».

Le paradoxe étant que si le médecin n’avait pas envoyé cette lettre de renonciation, cet article paru il y a près de 22 ans et son contenu soi-disant irrespectueux serait restés totalement oubliés. S’excuser pour un acte passé car il pourrait aujourd’hui être considéré comme déplacé, voilà bien le symbole d’une époque sans doute un peu trop tatillonne.

Quentin Haroche

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Vos réactions (1)

  • Vous avez dit " tatillonne "?

    Le 02 avril 2022

    Je dirais plutôt inepte, folle, et monstrueusement bien-pensante.
    Le politiquement korrect dans toute son horreur d'éradication des mauvaises pensées et d'annulation de leurs auteurs.

    Dr Alexandre Krivitzky

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