Les larmes de sang de Dracula

Bucarest, le samedi 21 octobre 2023 – Grâce à des lettres écrites de sa main, des scientifiques ont pu analyser l’état de santé du prince du XVème siècle ayant inspiré le personnage de Dracula.

Héros de nombreux romans et films d’horreur, Dracula a bel et bien existé. Certes, le personnage de vampire immortel assoiffé de sang vivant dans un château de Transylvanie n’est bien sur qu’une pure invention de l’écrivain britannique Bram Stoker. Mais il a cependant bien existé au XVème siècle un certain Vlad Basarab, prince de la province roumaine de Valachie (et non de Transylvaine) surnommé Vlad Draculea (« fils du dragon » en roumain).

Un prince qui aurait inspiré, plus de 400 ans après sa mort, le personnage homonyme du cruel vampire. Car si le prince Vlad Draculea ne se transformait pas en chauve-souris et ne buvait pas le sang de ses victimes comme dans le célèbre comte, il savait se montrait tout aussi sanguinaire. S’il est difficile de discerner le mythe de la réalité à son propos, Vlad Draculea était semble-t-il un adepte du supplice du pal et aurait empalé au cours de son règne de six ans plusieurs milliers de ses ennemis, notamment des prisonniers de guerre ottomans, ce qui lui a valu le surnom quelque peu terrifiant de Vlad l’Empaleur (et ne l’a pas empêché de devenir un héros national roumain).

Sur les traces de Dracula

Grâce à Bram Stoker et aux nombreuses itérations de la légende Dracula, Vlad Draculea a lui aussi atteint l’immortalité (quoi que différemment de son homonyme) et continue de fasciner nos contemporains. Une équipe de scientifiques menés par Gleb et Svetlana Zilbertstein, des chimistes israéliens, a ainsi analysé trois lettres écrites de la main de Vlad Draculea, une datant de 1457 et deux autres de 1475. Après avoir découvert de la sueur, des empreintes et de la salive sur le papier des trois lettres, les chercheurs ont utilisé des techniques de pointe, la spectrométrie de masse haute résolution et la technique EVA (éthylène-acétate de vinyle), afin de pouvoir étudier les protéines d’origine humaine présente sur le papier. Une étude publiée le 8 août dernier dans la revue Analytical Chemistry relate cette enquête historico-médicale.

Les époux Zilberstein sont des experts de l’analyse d’objets émanant de personnages historiques et n’en sont pas à leur coup d’essai. Ils ont ainsi étudié un manuscrit de Mikhail Boulgakov (sur lequel ils ont retrouvé des traces de morphine), une chemise d’Anton Tchekhov et une lettre de George Orwell (confirmant que l’auteur de « 1984 » était bien mort de la tuberculose). L’analyse des lettres de Vlad Draculea a été réalisé le 26 mai 2022, 125 ans jour pour jour après la parution du roman de Bram Stoker. « Toute la nuit, après l’extraction des molécules de Dracula, il a plu, les chiens hurlaient et la foudre s’est abattue, c’était vraiment une atmosphère magique : le comte Dracula a béni sa libération des archives roumaines » racontent les deux scientifiques, qui n’hésitent pas à se mettre en scène.   

L’empaleur pleurait des larmes de sang

Grâce à l’analyse des trois lettres, les scientifiques ont pu dresser « une image de l’état de santé général du comte Dracula » et ont notamment établi que le prince roumain souffrait vraisemblablement d’une inflammation du système respiratoire. Mais la découverte la plus sensationnelle concerne une des deux lettres de 1475, sur laquelle des peptides caractéristiques de la rétine et des larmes ont été retrouvés. Grâce à leurs analyses, les chercheurs ont pu établir que Vlad Draculea « souffrait probablement, au moins dans les dernières années de sa vie, d’une pathologie appelée hémolacrie ». L’homme qui inspirera quatre siècles après sa mort un monstre buveur de sang était donc atteint d’une maladie extrêmement rare lui faisant pleurer des larmes de sang ! Des récits médiévaux rapportaient certes que Vlad Draculea pleurait des larmes de sang, mais cela avait toujours été perçu comme une allégorie de son caractère sanguinaire.

« Il est important de souligner que nous ne pouvons pas nier que probablement d’autres personnes ont touché ces documents, mais il est également probable que l’empreinte protéique la plus importante soit liée au prince Vlad l’Empaleur » précisent les auteurs de l’étude. Selon eux, la probable hémolacrie dont souffrait le tyran roumain pourrait être dû à une blessure à l’œil ou une conjonctivite bactérienne.

Mais ce n’est ni cette hémolacrie, ni sa maladie respiratoire qui a emporté le prince roumain. Alors qu’il venait de remonter sur le trône de Valachie après douze ans d’exil en Hongrie, Vlad Draculea a en effet été assassiné en 1476 (par un coup de pieu dans le cœur ?). Sa tête décapitée a ensuite été envoyée à son ennemi juré, le sultan ottoman Mehmed II. Notons cependant que la sépulture de Vlad Draculea n’a jamais été retrouvée. Il n’est donc pas impossible que le prince maléfique rôde toujours dans les montagnes de Transylvanie.

Quentin Haroche

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Vos réactions (2)

  • Dracula

    Le 21 octobre 2023

    Très intéressant, merci pour cet article quelque peu éclairant sur notre affreux comte Dracula...

    Dr A. Wilk

  • Excellent article

    Le 04 novembre 2023

    Merci pour ce texte riche en références médicales et historiques !

    (Incomplet cependant : la légende de l'ail correspondrait bien aux cris poussés par les suppliciés du pal.)

    Dr P. Castaing

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