Un jour sans fin

Sydney, le samedi 17 juin 2023 – Le BMJ rapporte le cas rare d’un homme ayant le sentiment de revivre la même journée en boucle.

Avez-vous déjà eu l’impression étrange mêlée d’irréel d’avoir déjà vécu le moment que vous êtes en train de vivre ? Ce sentiment dit de « déjà-vu », terme inventé par le philosophe français Emile Boirac (et utilisé en français dans le texte par nos ami anglo-saxons) est relativement commun et n’est pas en soit le signe d’une quelconque pathologie. Si l’explication précise de ce phénomène n’est pas bien élucidée, les médecins s’accordent à penser qu’il résulte d’une interaction anormale entre le cortex rhinal et l’hippocampe, région du cerveau responsable de la mémoire.

Le jour de la marmotte

Si un déjà-vu ne dure en général que quelques secondes, ce sentiment peut devenir bien plus angoissant lorsqu’il devient…permanent. C’est la sensation on l’imagine fort désagréable que vit un octogénaire australien, dont le cas est décrit dans un article publié dans le British Medical Journal (BMJ) publié le 16 mai dernier. Tel le personnage interprété par Bill Murray dans le célèbre film « Un jour sans fin », cet homme a le sentiment de vivre éternellement la même journée. « Chaque jour est une répétition du jour précédent, chaque séance de télévision est identique, où que j’aille, les mêmes personnes se trouvent sur le bord de la route et les mêmes voitures se mettent derrière moi avec les mêmes conducteurs à l’intérieur, rien n’est nouveau » décrit de manière quelque peu angoissante le patient. 

Lorsqu’il a pour la première fois eu l’impression de voir toujours les mêmes informations diffusées à la télévision, l’octogénaire affirme avoir d’abord emmené son téléviseur chez un réparateur, avant de finalement comprendre que c’était plutôt son cerveau qui était en cause. Après avoir ressenti ce sentiment de déjà-vu pendant deux ans, il a fini par subir une batterie de tests dans un service de neurologie de Sydney. Les médecins ont alors détecté dans le liquide céphalo-rachidien du patient des biomarqueurs de la maladie d’Alzheimer et ce sentiment de déjà-vu persistant pourrait donc être un symptôme atypique de cette maladie. Les neurologues ont également détecté à l’IRM un disfonctionnement de l’hippocampe. « Ces éléments suggèrent un double déficit de la mémoire recognitive et de la métacognition » notent les neurologues. 

Un cas déjà-vu en 1896

Ce trouble est, on s’en doute, fortement handicapant pour le patient. « Cette forme pathologique de déjà-vu est généralement compliquée par le développement d’une tendance à inventer des histoires pour fournir des explications logiques à la conviction délirante que l’on a réellement vécu sa vie auparavant. Les conflits qui s’ensuivent avec l’environnement social peuvent entrainer une pathologie secondaire tel qu’un trouble dépressif ou une psychose » s’inquiètent les neurologues. Mais bien qu’il qualifie lui-même son trouble « d’envahissant et préoccupant », le patient continue à vivre chez lui en autonomie.

Ce n’est pas la première fois que la littérature scientifique décrit le cas d’un déjà-vu permanent, appelé « déjà-vu with recollective confabulation » (déjà-vu avec réminiscence confabulatrice). Le tout premier patient a été décrit en 1896 par le psychiatre français François-Léon Arnaud. « Bien que rare, c’est un phénomène fascinant qui peut fournir un aperçu unique de la mémoire et des processus délirants dans la démence » commentent les neurologues australiens auteurs de cette étude de cas. 

Le plus handicapant dans la situation si particulière de ce patient est sans doute son sentiment de déjà-lu, qui l’empêche notamment de lire des romans ou des articles. 

Mais avez-vous déjà eu l’impression étrange mêlé d’irréel d’avoir déjà vécu le moment que vous êtes en train de vivre ? Ce sentiment dit de « déjà-vu », terme inventé par le philosophe français Emile Boirac…

Quentin Haroche

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