Avons-nous pêché par insouciance ou par effroi ?

Paris, le samedi 5 septembre 2020 – Sommes-nous devenus incapables d’accepter la moindre notion de risque ? Avons-nous décidé de troquer toute gestion des risques par un objectif illusoire et utopique de sûreté totale ? Sommes-nous les prisonniers d’un principe de précaution qui nous fait oublier l’impossibilité de maîtriser l’ensemble des aléas et qui nous fait préférer la paralysie à l’action ?

L’amour du risque

Ces questions ne peuvent que tarauder ceux qui ont fait de la gestion des risques, chimiques, nucléaires ou écologiques le centre de leur réflexion et de leur action face aux réponses apportées par nos sociétés occidentales à l’épidémie de Covid-19. Inévitablement, des perceptions différentes s’opposent, concernant notamment le rapport à la notion de risque de nos dirigeants. Sont-ils « riscophiles », ce qui favoriserait les décisions contradictoires et les défauts de préparation ? C’est ce que suggère, Aude Vidal, auteur de plusieurs essais critiques sur l’écologie et le libéralisme, sur son blog « Ecologie politique ». « D'autres encore sont plus désinvoltes que la population générale, ce sont les dirigeant·es politiques et dirigeant·es d'entreprises. Est-ce que cette riscophilie les a justement mené·es aux postes de pouvoir où elles et ils sont ? Ou est-ce que le pouvoir donne des ailes et fait envisager le risque avec plus de désinvolture ? Après tout, quand on fait partie des classes dominantes, on s'en sortira toujours, individuellement, même si on engage d'autres que soi dans des comportements risqués. (…) Voilà qui aide à comprendre pourquoi Emmanuel Macron nous a encouragé·es à aller au théâtre avec des dizaines d'inconnu·es à peine cinq jours avant de nous interdire de voir nos ami·es. (…)  Le résultat, c'est un biais de plus de la représentation : les sociétés s'engagent dans des politiques plus risquées que ses membres ne le souhaiteraient, car les personnes en haut de la hiérarchie, celles qui prennent les décisions, sont plus riscophiles. (…)  Jean-Pierre Dupuy, auteur de l'ouvrage Pour un catastrophisme éclairé (Le Seuil, 2004), notait le paradoxe : si on prend au sérieux le risque, on le combat et on se met en mesure de le vaincre. Il ne reste plus en cas de victoire que le souvenir d'une menace qui semble a posteriori ridicule. Le bug de l'an 2000, par exemple, ou les millions de masques provisionnés par la ministre de la santé Roselyne Bachelot et qu'elle paya d'un exil de dix ans aux « Grosses têtes ». Un rapport de 2017 à Santé publique France recommandait : « En cas de pandémie, le besoin en masques est d’une boîte de 50 masques par foyer, à raison de 20 millions de boîtes en cas d’atteinte de 30 % de la population. » Mais quel·le ministre, riscophile et échaudé·e par le sort de Bachelot, aurait pris le risque individuel de provisionner ce stock qui s'était pendant dix ans avéré inutile sauf à titre d'assurance ? Difficile de demander autant d'abnégation à nos dirigeant·es », résume-t-elle (en écriture inclusive).

Pas noir ou blanc, mais noir et blanc

Parallèlement à cette insouciance des dirigeants face à la prise en considération des risques, la possibilité d’une gestion fine de ces derniers serait freinée selon l’auteur du blog par une vision binaire. Ainsi, évoque-t-elle l’exemple des masques, effectivement objets d’une schématisation caricaturale : soit considérés comme inutiles voire dangereux (par les anti-masques… et par le gouvernement français au début de l’épidémie), soit présentés comme un outil incontournable dans toutes circonstances quitte à exagérer leur rôle dans des situations où leur utilité apparaît plus restreinte (en extérieur notamment). « Il y a diverses catégories de masques, de tissus et de matières, de modèles et d'intentions (protéger le porteur ou protéger du porteur, au bloc chirurgical ou à l'atelier de peinture)… certains sont plus efficaces que d'autres pour filtrer certains types d'éléments. Cela ne veut pas dire que ceux qui sont moins efficaces ne sont pas efficaces du tout. Ça veut simplement dire qu'ils sont moins efficaces. C'est une évidence mais j'ai l'impression que la tendance est à envisager le risque de manière binaire, sans reconnaître qu'on est devant un objet un tout petit peu plus compliqué que : 100 % sûr ou 100 % dangereux. Et entre les deux, il n'y aurait pas de nuance. Certes il n'y a pas de nuance pour l'individu : contaminé·e ou pas. Mais au niveau d'une société, ça change beaucoup de choses pour un paquet de monde quand des charges virales un peu moins importantes sont échangées et que le taux de reproduction d'une maladie est un peu moins élevé » détaille le texte. Pour l’auteur, une perception plus nuancée est donc essentielle pour envisager une politique fine, qui reposerait sur une stratégie de « réduction des risques comme arbitrage entre les meilleures pratiques et les besoins humains. (…) L'approche par la réduction des risques consiste à partir des usages des gens, des activités qu'ils et elles peuvent cesser de faire pendant quelques semaines mais pas pendant des mois, des choses qu'ils et elles ne vont pas manquer de faire à la fin parce que l'être humain a des habitudes fortement ancrées. On peut décider que les gens vont changer sous l'influence d'un facteur extérieur. La peur, ça marche un peu (un temps) mais l'autorité, par exemple, encore moins. Ce qui marche le mieux, c'est de négocier avec les gens et d'envisager avec eux et elles les meilleures manières de vivre : négocier ce qui peut être abandonné et ce qui ne peut pas l'être sans préjudice sérieux, négocier comment augmenter la protection dans les activités qu'on n'arrêtera pas. Par exemple lors de l'explosion de l'épidémie de Sida, certains ont trouvé judicieux de demander aux gays d'arrêter d’avoir autant de partenaires et aux usagèr·es de drogues d'arrêter de se droguer… jusqu'à ce qu'on admette qu'avec du matériel adapté, de l'information et de la bonne volonté, il est possible que des pratiques à risque le soient beaucoup moins. Ça demande déjà l'abandon des mauvaises habitudes autoritaires des personnes qui nous dirigent » résume l’auteur.

La précaution tue progressivement nos sociétés occidentales

On observera que cette nouvelle invitation à la nuance conduit à des conclusions assez proches de celles de David Zaruk, spécialiste de la gestion des risques et professeur à l’Odisee University College (Bruxelles), qui s’est souvent fait remarquer par ses positions décalées par rapport à la doxa générale concernant par exemple les pesticides. Pourtant, David Zaruk a une vision totalement différente du rapport de nos sociétés avec la notion de précaution. Bien loin de voir dans nos dirigeants des insouciants riscophiles, il considère plus certainement que le diktat de la précaution annihile aujourd’hui toute possibilité d’action. « La suffocation de la société occidentale en 2020 n’est pas due au coronavirus mais à l’incapacité des gestionnaires de risques à mettre en œuvre les outils appropriés pour protéger les citoyens tout en assurant le bien public. Nos systèmes de gestion des risques ont évolué pour se transformer en état d’esprit précautionneux avec un public irréaliste qui en est arrivé à espérer et à exiger d’être en sûreté et à l’abri du risque. Si un produit n’est pas sûr à 100 %, alors il faut le retirer des rayons. Si vous ne pouvez pas prouver avec certitude qu’une substance ne provoque pas de perturbation endocrinienne, alors elle sera supprimée. Si les chercheurs ne peuvent pas garantir la sécurité absolue des nouvelles technologies d’édition de gènes, alors elles doivent être interdites. La précaution a rendu facile la gestion de risques. En cas de doute il suffit de dire non, ce qui a mené à une autosatisfaction paresseuse de la part des autorités réglementaires, en particulier à Bruxelles » résume-t-il en guise de préambule dans un post récemment publié sur son blog Risk Monger, traduit par Contrepoints.

Les effets pervers de l’obsession de la sûreté et de la précaution

Face à la Covid-19, cette philosophe de l’appréhension des risques uniquement guidée par le précautionnisme a conduit à une gestion catastrophique résume David Zaruk énumérant les contradictions des mois de printemps où la recommandation de se laver les mains a été suivie d’un strict confinement : « Non seulement cette gestion des risques à la cowboy était un déni significatif de responsabilités, mais l’imposition des mesures de confinement a été faite sans tenir compte des conséquences économiques et sociétales catastrophiques. Ce qui aurait dû être une épreuve momentanée de risque sanitaire est devenue une destruction de bien-être de toute une génération. Les États occidentaux ont semblé incapables d’autre chose que d’appliquer des mesures de précaution, c’est-à-dire confiner la société et stopper toute activité pour garantir la sécurité de leurs citoyens. Mais personne ne l’était. Avec la Covid-19, chaque échec de la structure réglementaire reposant sur les faiblesses de la précaution a coûté d’innombrables vies (….) La précaution ne pouvait que promettre l’illusion de la sécurité ; elle ne pouvait pas y maintenir chacun. Être en sûreté n’existe pas… sauf en tant qu’idéal émotionnel » dénonce-t-il. Fort de cette analyse, il dépeint ce qu’aurait pu être une gestion de l’épidémie non pas inspirée par « l’état d’esprit de la précaution » mais par « des mesures de réduction des risques » consistant « à diminuer l’exposition au danger aussi bas que raisonnablement possible (as low as reasonably achievable – ALARA) ». Cette présentation fictionnelle de ce qui aurait pu être mis en œuvre lui permet également de démontrer les effets pervers d’une gouvernance guidée par l’obsession de la sûreté : « Nous disposons des technologies pour effectuer à haut niveau des tests, du suivi et de la remontée de chaînes de contamination pour contrôler la circulation du coronavirus. Avec une chaîne d’approvisionnement efficiente, les gestionnaires de risques sont capables de fournir des équipements de protection individuelle afin que les premiers secours et le personnel médical en première ligne soient correctement protégés. En utilisant des technologies dont disposent les agriculteurs depuis des décennies pour protéger leur bétail contre les épidémies, les autorités peuvent éviter que le virus décime les populations les plus vulnérables : celles des maisons de retraite. Une population bien éduquée sera en mesure d’adopter certaines pratiques de vie quotidienne pour renforcer son système immunitaire et être plus en sûreté si la pandémie se répand. « Nous ne sommes pas en sûreté ! » s’écrient les partisans du principe de précaution et ils exigent un confinement total des sociétés, des économies et des chaînes d’approvisionnement, laissant l’humanité plus vulnérable que jamais face aux stress économiques, sociaux, psychologiques et humanitaires. La sûreté est l’ennemie de l’amélioration de la sûreté. Cette folie n’aurait pas dû se produire si nous n’étions pas aveuglés par l’état d’esprit de la précaution à risque zéro et que nous avions simplement géré nos risques pour les réduire autant que raisonnablement possible » conclut-il.

Croire en l’avenir… non sans risque !

A ses yeux, en dépit de la protection apportée par les masques, l’hygiène des mains, le traçage et les mesures de distanciation, qui contribuent à réduire le risque aussi bas que possible, beaucoup continueront à défendre la nécessité du confinement. Cependant, il veut croire que les générations futures se montreront mieux inspirées et préféreront miser sur l’utilisation des technologies et des connaissances disponibles afin de se préparer de façon collective mais aussi individuelle aux risques infectieux. Cette protection individuelle passe notamment par un renforcement de son système immunitaire et la diminution de ses facteurs de risque grâce à une meilleure alimentation et à l’activité physique.

L’orgueil, le fléau éternel

Ainsi, remarquera-t-on que tout en défendant une perception très différente du rapport de nos sociétés au risque et au principe de précaution, ces observateurs déplorent de la même façon l’abandon d’une politique de gestion et de réduction des risques au profit d’une logique autoritaire parant au plus pressé et guidée par l’utopie d’un risque zéro, qui peuvent être compris soit comme un refus de toute politique de préparation par déni et mépris du risque, soit comme une servitude absolue à la notion de précaution et de sûreté. Peut-être sont-ce les deux faces d’un même pêché d’hybris : vouloir croire que le risque n’existe pas ou qu’il est possible de le réduire à néant.

Pour déterminer si une de ces voies vous semble le plus certainement correspondre à la réalité on pourra relire :
Le blog d’Aude Vidal : http://blog.ecologie-politique.eu/post/Risque-zero-ou-reduction-des-risques
Le blog de David Zaruk :
https://www.contrepoints.org/2020/07/28/377138-vous-avez-tout-faux-risque-zero-et-amelioration-de-la-securite

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Risque et judiciarisation

    Le 06 septembre 2020

    La judiciarisation de la société complique la gestion du risque.
    Les dirigeants ouvrent le parapluie en ce qui concerne les risques encourus par les humains.
    C'est ainsi que Roselyne Bachelot a acheté des millions de masques.
    Il faut quand même noter à sa décharge que si l'on avait organisé une gestion de ce stock avec distribution progressive de ces masques aux hôpitaux et remplacement au lieu de les laisser périmer dans un coin, ils auraient été disponibles pour le covid.

    Les dirigeants sont souvent bien moins prudents en ce qui concerne les risques écologiques qui sont finalement bien plus graves et lourds de conséquences.

    En effet, si l'espèce humaine n'est pas (pour le moment) en voie de disparition et si les dégâts même sur quelques millions de personnes peuvent être oubliés en une ou deux générations, les dégâts sur le milieu naturel peuvent durer des siècles, voire plus.
    -Contamination par les déchets ou les accidents nucléaires.
    -Contamination des nappes phréatiques par la fracturation hydraulique dans la recherche de gaz de schiste.
    -Destruction des sols par les pesticides qui éliminent toute vie souterraine en particulier les lombrics. Lombrics qui rendent le sol perméable et préviennent inondations et érosion.
    -Destruction des forêts primaires pour une rentabilité à court terme. (même en France)
    -.....

    Alors, oui,
    - il y a des risques que l'on peut prendre parce qu'ils n'auront pas de conséquences à long terme mais qu'on hésite à prendre par crainte de poursuites à court terme.
    - Et il y a des risques que l'on n'a pas le droit de prendre et que l'on prend néanmoins car ils sont à long terme et qu'on ne sera plus là pour en assumer les conséquences.

    Dr Joël Delannoy

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