De quoi la variole du singe est-elle le nom ?

Paris, le samedi 3 septembre 2022 – « Mais n’est-il pas trop tard ? » s’interrogeait en juin le Dr Marc Gozlan, journaliste médical sur son blog hébergé par Le Monde.

Trop tard pour renommer celui que tout le monde connaît aujourd’hui sous le nom de « variole du singe », soit le « Monkeypox », virus qui jusqu’alors uniquement identifié en Afrique est à l’origine depuis le printemps d’une épidémie inédite qui concerne très majoritairement les homosexuels masculins européens et nord-américains.

Trop tard à l’époque puisque l’ensemble de la presse et des professionnels de santé s’était déjà emparé de ce terme… et trop tard aujourd’hui puisque l’épidémie semble déjà connaître une décrue et que ce terme qui nous semble actuellement si familier pourrait bien avoir disparu de nos sites internet et unes de journaux dans quelques semaines.

Pustules

Les interrogations suscitées par le nom utilisé, « Variole du singe », demeurent cependant l’objet d’une réflexion amusante. Selon certains, en effet, rien n’allait dans le nom variole du singe, qu’il s’agisse de la variole ou du singe.

Variole, parce que cela évoque la terrifiante maladie qui a décimé des millions de personnes dans le monde, aujourd’hui éradiquée alors que la pathologie qui suscite actuellement l’attention est heureusement bien moins virulente. Le décalage provient du choix de retenir comme traduction du mot anglais « pox » le terme de « variole ».

« Le virus rabbitpox appartient, au même titre que le virus de la variole, au genre des Orthopoxvirus, qui comprend donc également le cowpox, le mousepox, le monkeypox et le virus de la vaccine (communément appelé « variole de la vache »). (…)Est-il nécessaire de faire à chaque fois référence à une maladie humaine (…) pour désigner tout virus appartenant au genre des Orthopoxvirus responsable de pustules (de pox, en anglais) ? Faut-il donc céder à la facilité de traduire littéralement en français toutes ces maladies en pox en y accolant le terme variole ? » se demandait Marc Gozlan.

Arrêtons de faire le singe

Parallèlement, l’évocation simiesque a également été critiquée. D’abord scientifiquement : en effet, nous l’avons déjà évoqué, même s’il a été pour la première fois identifiée chez le singe, les animaux réservoirs du virus sont des rongeurs, le singe n’étant qu’un hôte intermédiaire.

Par ailleurs, beaucoup ont considéré que la connotation négative associée au singe représentait un risque de stigmatisation pour les personnes malades. Enfin, d’aucuns ont également estimé nécessaire qu’une réflexion soit engagée pour rebaptiser le nom des variants faisant allusion à des régions d’Afrique, alors qu’aujourd’hui la maladie ne concerne de fait plus uniquement l’Afrique.

Mal nommer les choses…

Bien nommer les maladies, dissocier les virus et les pathologies (ce qui est rarement fait, que l’on pense par exemple à la Covid) semble effectivement essentiel, dans un monde où la transmission de l’information scientifique est grevée de tant de biais. Marc Gozlan rappelle : « Le terme chickenpox est d’un usage courant en Angleterre depuis le 17ème siècle. Malgré les lettrés de cette époque, une certaine confusion règne dans l’emploi des mots chickenpox (varicelle) et smallpox (variole). Le célèbre médecin français Armand Trousseau avait soulevé cette question dans le premier volume de son ouvrage Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu de Paris (1865), faisant bien la différence, sur le plan médical, entre varicelle (à l’époque également vulgairement appelée petite vérole volante) et la variole. (…) Reste qu’il était difficile pour un médecin anglais de l’époque de dire, comme Armand Trousseau, que tout sépare la varicelle (chickenpox) de la variole (smallpox) dans la mesure où les termes qui définissent ces deux maladies sont si proches l’un de l’autre dans la langue de Shakespeare. Il faudra attendre que le célèbre médecin canadien William Osler (1849-1919) déclare dans son ouvrage The Principles and Practice of Medicine (1892) : « Il ne fait aucun doute que la varicelle est une affection tout à fait distincte et sans aucun rapport avec elle à l’heure actuelle », pour que les choses s’éclaircissent. L’emploi par les médecins d’un terme familier ambigu au lieu d’un terme médical peut donc être à l’origine de confusions de la part du grand public. Convenez que l’étymologie du nom attribué à la varicelle est plutôt folklorique. Viendrait-il de nos jours à l’esprit d’un virologiste ou infectiologue de langue anglaise de donner un tel nom à cette maladie virale ? Qui oserait parler dans les médias francophones de « variole du poulet » pour désigner cette maladie infantile, connue de tous ? ».

Dans cette perspective, le plaidoyer pour que le nom « variole du singe » évolue apparaît effectivement pertinent. L’influence de l’anglais sur la taxonomie des virus constituera également pour les derniers défenseurs de la langue française un argument supplémentaire.

Mauvais signe

Néanmoins, le fait que la désignation du virus fasse référence aux circonstances de son identification constitue une pratique classique, que l’on peut considérer comme critiquable, mais qui n’est pas totalement infondée historiquement.

Surtout, les critiques concernant les risques de « stigmatisation » peuvent laisser plus circonspects. D’abord, même s’il est évidemment indispensable de lutter contre les termes insultants et orduriers, il y a une forme de dérive à vouloir voir dans des mots « neutres » et utilisés dans un contexte normé, les véhicules d’une stigmatisation cachée.

Le « sous texte » que certains estiment qu’il faut voir derrière le terme de « singe » est en réalité bien plus insultant que le mot en lui-même et c’est sans doute ici qu’un travail pédagogique doit être réalisé plus que dans un changement de nom. Par ailleurs, pourquoi les « singes » sont-ils vus de manière si péjorative ?

Que veut dire le détournement du mot à des fins d’insultes, si ce n’est une forme de détestation de nous-mêmes? C’est ce que rappellent en substance dans une récente tribune du Monde deux primatologues, Guillaume Lecointre et Sabrina Krief : «Ces débats révèlent, une fois de plus, les rapports problématiques que les sociétés occidentales entretiennent avec le terme « singe ». En effet, les cultures monothéistes ont construit l’identité de l’humain en opposition à l’animal. Parmi les animaux, les singes ont une place singulière : de tout temps, les humains ont perçu leur grande similitude avec eux et, pour cela, les singes ont suscité fascination et répulsion. (…) Que dit la science au sujet de la place du singe ? Pour les systématiciens, les professionnels de la classification biologique, « singe » se rapporte à la catégorie des simiiformes. Parmi les presque 500 espèces de primates, ce sont ceux qui présentent des deux os dentaires fusionnés entre eux, ainsi que les deux os frontaux entre eux. Les singes présentent, en outre, une fermeture postérieure de l’orbite par une paroi osseuse, ainsi que toute une série de signatures génétiques communes. En somme, à part les lémuriens et les tarsiers, qui n’ont pas ces caractères, les singes sont des primates. Le zoologiste est bien forcé de constater que l’humain présente tous ces caractères, et donc doit considérer que celui-ci fait partie des simiiformes, et plus largement des primates. N’en déplaise ou non à une partie de l’humanité, pour la zoologie moderne, nous sommes des singes. Notons bien que la connotation négative associée à ce mot ne vient pas de la science, mais de notre bagage culturel. La science moderne essaie de construire des classifications logiquement cohérentes et ne porte pas de jugement de valeur. Il découle logiquement de cela que, du point de vue scientifique, il n’est nul besoin de rebaptiser le virus de la variole du singe. Le fait que nous soyons sensibles à son pouvoir infectieux s’inscrit dans le vaste registre des ressemblances entre différentes espèces de singes » écrivent Guillaume Lecointre et Sabrina Krief. 

Ainsi, la variole du singe désigne une maladie provoquée par un virus de la famille des Orthopoxvirus qui affecte notamment les singes. CQFD ?

On pourra relire :

Guillaume Lecointre et Sabrina Krief : https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/29/du-point-de-vue-scientifique-il-n-est-nul-besoin-de-rebaptiser-le-virus-de-la-variole-du-singe_6139334_3232.html

Marc Gozlan : « Variole du singe : il est urgent de changer le nom du virus et de la maladie »

Léa Crébat

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Vos réactions (2)

  • Origine des noms

    Le 03 septembre 2022

    Excellent article.
    A noter que très souvent, dans les maladies infectieuses, le nom de la maladie est en relation avec des symptômes, ou exprime la gravité de la maladie
    Quelques exemples :
    VARIOLE- Selon Le Trésor de la langue française, le mot vient du bas latin médical variola, «maladie infectieuse», diminutif de varius, «ayant la petite vérole», avec influence du latin varius, «varié, bigarré, tacheté, moucheté». Cela caractérise en effet les lésions cutanées
    PESTE- Le Littré précise que le terme vient du latin pestis, «fléau», ou «maladie contagieuse, épidémie», note Le Trésor de la langue française.
    CHOLERA- Le mot est emprunté au latin cholera «attesté à l’époque impériale au sens de maladie qui vient de la bile», note Le Trésor de la langue française. C’est d’ailleurs de ce terme qu’apparut l’adjectif «cholérique» qui, en 1256, est attesté au sens de «bilieux, soumis à l’inflation de la bile».
    TYPHUS- Le mot vient du latin médical typhus, lui-même emprunté au grec tyfos, «torpeur, stupeur, léthargie». Selon Le Trésor de la langue française, le terme fut employé par Hippocrate «pour désigner certaines maladies fébriles accompagnées de stupeur». À noter que cette maladie fut désignée jusqu’en 1835, par les expressions «fièvre des camps, «fièvre des hôpitaux», «fièvre des prisons», «parce qu’elle est due primitivement à l’entassement d’un grand nombre d’hommes dans un espace étroit». FIEVRE JAUNE : « Fièvre » vient du latin febris. « Jaune » est lié à l’ictère.
    Mais il y a aussi des maladies émergentes récentes SRAS : pour Syndrome Respiratoire Aigu Sévère, due à un coronavirus MERS : acronyme anglais pour Syndrome Respiratoire du Moyen-Orient. Infection respiratoire virale causée par le coronavirus MERS-CoV. Le SIDA, du au VIH, où les deux termes sont liés à l’immunodéficience humaine
    Parfois c’est la géographie qui est à l’origine du nom : EBOLA, Fièvre de la vallée du Rift, Maladie de Marburg (découverte du virus à Marburg chez un singe d’une animalerie)... Ainsi la variole du singe aurait pu s’appeler Maladie de Copenhague (virus isolé pour la première fois en 1958 sur un singe provenant d’Afrique via Singapour).
    A noter que l’OMS organise une consultation ouverte pour trouver un nouveau nom de maladie pour la variole du singe. Toute personne souhaitant proposer de nouveaux noms peut le faire sur le site : <https://www.who.int/fr/news/item/12-08-2022-monkeypox--experts-give-virus-variants-new-names>

    Pr D Baudon

  • Nous, les primates..

    Le 04 septembre 2022

    pour le célèbre paléontologue Pascal Picq l'homme est un singe, il est probablement plus expert en la matière qu'un théologien
    https://www.youtube.com/watch?v=WwALB_hMZ_g

    Dr E. Berrato

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