Pourquoi faut-il continuer à écrire à la main (à part les ordonnances) ?

New York, le samedi 21 juin 2014 – La très grande majorité des états américains (45 sur 50) ont adopté l’année dernière un nouveau programme éducatif, qui prévoit que l’apprentissage de l’écriture à la main sera privilégié à la maternelle et lors des premières années du cursus élémentaire, mais que le clavier la supplantera par la suite. Beaucoup y ont vu l’annonce de la disparition de l’écriture cursive. Pour un grand nombre d’enseignants, cette évolution est positive. Mais d’autres observateurs et notamment des spécialistes de neurosciences invitent à s’intéresser de plus près aux conséquences de cet abandon de la plume sur les capacités d’apprentissage des plus (et moins) jeunes.

Ecrire à la main : un « désordre » formateur

Le New York Times a ainsi récemment consacré un long article à cette question : est-il important de savoir écrire à la main ? Pour le spécialiste de neuroscience, Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, la réponse ne fait aucun doute. « Quand nous écrivons, un circuit neuronal unique s’active automatiquement. Et il semble que la contribution de ce circuit à l’apprentissage ait une importance dont nous n’avions pas imaginé l’ampleur ». Or, plusieurs études récentes suggèrent peu à peu les contours de ce circuit. Karin James, psychologue à l’Université d’Indiana, a ainsi publié en 2013 dans la revue Frontiers in Psychology les résultats d’observations parlantes. Des enfants ne sachant pas encore lire et écrire ont été invités à reproduire une lettre : soit en la dessinant, soit en reliant des pointillés formant son contour, soit en la tapant sur un clavier. Durant cette opération, l’activité du cerveau des jeunes sujets était enregistrée. Il est apparu que l’activation du gyrus fusiforme gauche, du gyrus frontal inférieur et du cortex, aires fortement sollicitées durant la lecture chez l’adulte, était bien plus forte chez les enfants ayant reproduit la lettre à main levée par rapport aux autres. Karin James voit dans cette différence une réponse au « désordre » que suppose la reproduction d’une lettre à la main, qui nécessite une planification et une exécution bien plus complexes que le simple fait « d’exécuter » pour produire le signe. Or, cette confrontation au « désordre » est peut être une clé de l’apprentissage. Etre capable de cerner les ressemblances entre chaque « a » différent (puisqu’écrit à la main aucun « a » n’est parfaitement identique à un autre) paraît également un élément central. Les premières observations de Karin James ont été complétées par d’autres travaux ayant consisté à comparer l’activité cérébrale d’enfants écrivant et d’enfants regardant d’autres écrire. Là encore, on constate que ce n’est que l’effort produit soi même qui mobilise les voies motrices du cerveau et rend possible une véritable acquisition.

Ne plus écrire à la main : une mauvaise idée ?

L’impact de l’écriture à la main n’apparaît pas uniquement sur l’apprentissage, mais également sur la construction des idées. C’est ce qu’a pu observer Virginia Berninger, psychologue à l’Université de Washington, qui a constaté que sur un même sujet, les enfants composant un texte à la main proposent souvent davantage d’idées et de mots que ceux rédigeant leur histoire à l’aide d’un clavier d'ordinateur. Ces résultats sont par ailleurs cohérents avec d’autres explorations par IRM mettant en évidence des liens très nets entre l’écriture cursive et la génération d’idées, tandis que des travaux ont mis en évidence des apprentissages facilités chez les étudiants prenant des notes à la main par rapport à ceux qui préfèrent l’ordinateur.

Ces conclusions, qui ne sont pas admises par l’ensemble des spécialistes de neurosciences, pourraient cependant avoir des conséquences sur certains choix éducatifs. Elles pourraient également être riches d’enseignements pour la prise en charge de nombreuses pathologies de l’apprentissage et notamment la dyslexie.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Pourquoi "à part les ordonnances" ?

    Le 23 juin 2014

    Pourquoi "à part les ordonnances" ? Au risque de passer pour un dinosaure, je revendique que je réfléchis mieux à ce que je represcris en l'écrivant (même, voire surtout s'il s'agit d'un renouvellement, donc de "recopiage" fastidieux) qu'en tapant, ou, pire, en réimprimant une ordonnance de renouvellement. Mais évidemment, ce n'est pas dans l'air du temps, en particulier en ce qui concerne le contrôle de nos prescriptions, qui peut-être un jour précédera la délivrance en pharmacie. On me dira qu'avec les logiciels d'aide à la prescription, j'ai moins besoin de réfléchir : eh bien je trouve ça effrayant.

    Dr Anne-Claire Moreau

  • Je plains mes jeunes confrères

    Le 24 juin 2014

    Après 40 ans de médecine générale en quartier défavorisé, j'ai pris une retraite méritée et programmée. J'effectue encore une ou deux journées de remplacement par trimestre dans mon ancien cabinet de groupe, par nostalgie d'un métier adoré! Mais rien n'est plus pareil: certains patients ne sont plus que des consommateurs de soins et ne pensent qu'à leurs droits sans réaliser les coûts et les efforts de nos confrères pour maintenir la qualité et l'efficacité avec des honoraires inférieurs aux coiffeurs et aux artisans et qui ne sont pas ré-évaluées depuis 5 ans. Le tiers payant généralisé tuera l'esprit médical et n'est que le délire d'une ministre ignorante des problèmes qu'elle est censée gérer. Je compte arrêter ma " retraite active" et je plains mes jeunes confrères qui n'ont plus que des contraintes administratives impossibles sans reconnaissance de leurs travail.

    Dr Michel Bourgat

  • Double formation

    Le 30 juin 2014

    Celui qui ne connaît pas le plaisir d'une plume glissant sur le papier en formant des lettres, même si celles-ci ne sont pas de la calligraphie, est à plaindre.
    Ceci étant, au cours de ma carrière active, j'ai pris longtemps le soin d'écrire le plus lisiblement possible mes ordonnances par respect pour mes patients et pour les pharmaciens, et j'ai fini par taper celles-ci au clavier, toujours dans le même souci.
    Beaucoup de nos grands écrivains ne se séparaient pour rien au monde de leur Underwood ou de leur Remington.
    Moralité: former les jeunes à la fois à la calligraphie et à la frappe au clavier.

    Dr Robert Alfandari

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