Que ne disait pas si certainement l’étude de Brian Earp ?

New Haven, le samedi 23 mars 2019 – L’influence ou non de présupposés sexistes sur la prise en charge médicale des femmes est un sujet qui suscite un intérêt croissant de la part des sociologues mais aussi des médecins. Au-delà d’une multitude de témoignages, certaines données ont pu confirmer que la prise en compte en priorité du sexe du patient pour interpréter ses symptômes pouvait conduire à des réponses délétères.

Samuel et Samantha : deux prénoms pour un même visage

Cette mécanique s’observe-t-elle également en ce qui concerne les plus jeunes ? Brian Earp et son équipe de chercheurs en psychologie de l’Université de Yale ont mené une expérience pour déterminer de quelle manière les stéréotypes de genre pouvaient influencer les adultes dans leur évaluation de la douleur des plus jeunes. La même vidéo d’un enfant de cinq ans dont le sexe était difficile à déterminer, réagissant à une douleur provoquée par une piqûre au doigt, a été présentée à 264 personnes. A la moitié des participants il était indiqué que l’enfant s’appelait Samuel, à l’autre qu’il se prénommait Samantha. Résultat : les participants qui pensaient regarder un petit garçon ont souvent jugé plus forte sa douleur que ceux qui croyaient voir une petite fille. Chez les femmes, la différence est plus nette encore que chez les hommes.

Sois un homme mon fils

L’étude publiée dans le Journal of Pediatric Psychology a connu une importante notoriété dans les médias américains et au-delà. Plusieurs articles ont ainsi évoqué ses résultats en France. La teneur des articles et des comptes-rendus est souvent similaire et affirme : les Américains (et les adultes en général) minimisent la douleur des petites filles. Il ne s’agissait pourtant pas exactement de la conclusion des chercheurs. Dans un long message posté sur Twitter (un thread), Brian Earp a tenu à rectifier. Si les travaux de son équipe tendent effectivement à confirmer l’influence de stéréotypes de genre dans l’évaluation de la douleur des enfants, ce qui était en jeu n’était non pas tant la minimisation de la douleur des petites filles, mais la conviction que si les petits garçons, bien qu’invités par leur éducation à réfréner leurs émotions, manifestaient tant de souffrance, c’était que leur douleur était forte. Ceux auxquels on rappelle si souvent que ce sont les "petites filles qui pleurent" ne baisseraient les armes que face à une souffrance marquée, ce qui a conduit les adultes à croire en une douleur plus élevée. Rappelant cette observation, fruit notamment de ses entretiens avec les participants, Brian Earp invite à se méfier des « biais de confirmation ».

Soit un homme ma fille

Rappelant une fois encore les errements possibles dans la diffusion par les médias grand public de résultats scientifiques, cette affaire signale également la complexité des questions concernant l’influence des stéréotypes de genre. Alors que par ses travaux Brian Earp suggère combien les hommes peuvent tout autant être les "victimes" de stéréotypes de genre que les femmes, certains jugeront par ailleurs (et a contrario) que si la douleur des femmes est minimisée c’est parce que ces dernières, d’une part habituées aux douleurs régulières et d’autre part refusant d’être vues comme des êtres larmoyants et douillets, se plaignent moins. Comment souffrir cette différence ?

Aurélie Haroche

Référence
Brian D Earp et coll. : « Gender Bias in Pediatric Pain Assessment », Journal of Pediatric Psychology, jsy104, https://doi.org/10.1093/jpepsy/jsy104

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