Quel hôpital destiné à disparaître fut confondu avec le Panthéon ?

Paris, le samedi 24 janvier 2015 - En octobre dernier, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a annoncé la fermeture de l’hôpital du Val-de-Grâce. Ses activités médicales seront transférées d’ici 2017 vers deux autres hôpitaux militaires, l’un dans les Hauts-de-Seine et l’autre dans le Val-de-Marne. Cette décision, très contestée par les médecins et les autres personnels de santé, est l’une des nombreuses conséquences du plan de restructuration et de restriction budgétaire des armées. Avec ses trois cent-quatre-vingts lits, le Val-de-Grâce a été, pendant des décennies, la vitrine de la médecine française dans le monde entier. Ce prestigieux établissement est depuis toujours l’hôpital qui prend en charge la santé des personnalités du monde politique français et étranger. Ainsi le Président Jacques Chirac y a été traité en 2005 pour un accident vasculaire cérébral, le Président Nicolas Sarkozy en 2007 pour une opération de la gorge, et plus récemment le Président algérien Abdelaziz Bouteflika. A l’heure de la disparition de ce fleuron de la médecine, laissons-nous à évoquer sa naissance et sa glorieuse destinée.

Un lieu de complots contre le roi de France

L’histoire du terrain où allait se dresser plus tard l’un des plus fiers hôpitaux militaires français remonte au Moyen Âge. Dès le XIVe siècle y était installée une demeure, qui, après avoir appartenu à Philippe le Hardi et à son fils Charles de France, passa entre les mains de la famille des Bourbons, ce qui lui valut le nom de Petit-Bourbon. Plus tard, Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, y fit transférer un couvent de bénédictines, qui avait vu le jour au IXe siècle, et s’était développé non loin de Paris. La raison d’un tel transfert fut particulièrement originale. Les religieuses n’étant pas très pieuses et ne respectant pas la rigoureuse règle de Saint-Benoît, on avait demandé à la reine d’intervenir. Celle-ci eut l’idée de les installer dans le faubourg Saint-Jacques, alors considéré comme « le foyer de la vie spirituelle au XVIIe siècle ».  Quelques années après, en 1624, le couvent devenait une abbaye royale, c’est à dire un couvent destiné en priorité aux jeunes filles de haut lignage. Le Val-de-Grâce fut à cette époque l’un des centres névralgiques des grands complots contre le Royaume de France. Traitée en étrangère à la cour, Anne d’Autriche y recevait les nobles les plus hostiles à Louis XIII, dont certains seraient impliqués au moment de la Fronde, plusieurs années après. Parmi eux, une majorité avait prêté allégeance à l’Espagne. C’est ainsi qu’en 1637 survint un incident qui faillit coûter très cher à la reine. Depuis plusieurs mois, le Cardinal Richelieu interceptait des missives compromettantes faisant état de réunions secrètes au Val-de-Grâce. Souhaitant découvrir ce qu’il s’y tramait, il somma le Chancelier Séguier d’y effectuer une perquisition. Fidèle à la reine, ce dernier la fit prévenir avant d’entrer dans le Val-de-Grâce. Les sbires du cardinal ne purent ainsi rien y trouver d’autre que piété et amour de Dieu. Anne d’Autriche l’avait échappé belle.

Un accouchement difficile

L’église et le célèbre dôme du Val-de-Grâce ne furent construits que quelques années après, en 1643. À la mort de Louis XIII, Anne d’Autriche dut assurer la régence, et décida de remercier le Seigneur de lui avoir accordé tardivement un enfant en dressant une église de la Nativité au niveau de l’emplacement du convent des bénédictines… Elle avait en effet attendu près de vingt-trois ans avant de donner un héritier au trône, Louis-Dieudonné, futur Louis XIV, né en 1638. Les plans de l’église furent conçus par Mansart, l’un des plus grands architectes classiques du XVIIe siècle. Hélas, le caractère très difficile et imprévisible de l’homme retarda les travaux. En effet, Mansart avait refusé de se plier au budget donné par l’intendant Tubeuf, qui décida d’en informer la reine. Anne d’Autriche remercia alors l’architecte. La coupole de Mansart eut un tel succès que celui-ci en donna une réplique pour la chapelle du château de Fresnes, aujourd’hui disparue. Plus tard, en 1649, la Fronde perturba une nouvelle fois l’avancée des travaux, qui ne purent reprendre réellement qu’en 1654. Le monument fut achevé en 1662, vingt ans après que la première pierre eut été posée. Quatre architectes auront ainsi participé à sa construction : Mansart, Lemercier, Le Muet et Le Duc.

Un baron et un prix Nobel

Au moment de la Révolution française, en 1790, le couvent fut fermé. Après avoir demandé aux bénédictines de faire un inventaire de leurs recettes et de tous les objets du Val-de-Grâce, on les pria de quitter les lieux. Comme un grand nombre d’autres édifices religieux, celui-ci fut reconverti à partir de 1793 en hôpital militaire. Le Conseil de Santé, instauré à la Révolution, y envoya quelques experts pour en vérifier la salubrité. Plusieurs mois après, le bâtiment alors considéré conforme aux normes, un décret du Ministère de la Guerre nomma vingt médecins et chirurgiens, ainsi que dix pharmaciens pour y travailler. Le premier « officier de santé en chef » fut le chirurgien Pierre-François Percy, à qui l’on doit en particulier d’importants travaux sur l’irrigation des plaies ainsi que les premiers "traitements" du tétanos et de la gangrène gazeuse. Rappelons qu’il fut nommé baron d’Empire et que son éternelle loyauté envers Napoléon lui valut de mourir en disgrâce au moment de la Restauration. Nombreux sont les grands noms de la médecine qui jalonnèrent l’histoire du Val-de-Grâce. On peut citer Desgenettes, devenu célèbre pour s’être injecté Yersinia pestis en soutien à ses soldats au moment du siège de Jaffa lors de l’expédition d’Égypte, ou Laveran qui y devint professeur après son retour d’Algérie, où il avait découvert l’agent responsable du paludisme, ce qui lui permit de recevoir le Prix Nobel de Médecine en 1907.

Confondu avec le Panthéon !

En 1870, lors de la guerre franco-prussienne, le Val-de-Grâce fut bombardé, et reçut plus de trois cent obus. Fort heureusement, les dégâts ne furent que très légers. Quelques mois plus tard, alors que l’armée de Versailles dirigée par Mac Mahon reprenait Paris lors de la Commune, l’hôpital fut de nouveau la cible de frappes militaires. Ces tirs provoquèrent la surprise générale car aucun communard ne s’y trouvait. On apprit ultérieurement que l’officier qui avait commandé le tir avait confondu le Val-de-Grâce avec le Panthéon !

Au cours du XXe siècle, l’hôpital joua un rôle important, notamment au moment de la Grande Guerre durant laquelle on y soigna nombre de gueules cassées. Pendant l’Occupation, le Val-de-Grâce fut fermé et ne put être rouvert qu’après la Libération. Dernièrement, l’édifice connut une vaste modernisation entre 1975 et 1993, afin de rester conforme aux normes françaises et européennes.

Espérons que ces quelques vers de Molière, qui ont immortalisé ce beau monument, invitent nos dirigeants à ne pas mettre un terme à une histoire si prestigieuse et à un service médical qui consacre ses talents au grand monde de la politique mais aussi à nos soldats, ainsi qu’à de très nombreux riverains :

Digne fruit de vingt ans de travaux somptueux,
Auguste bâtiment, temple majestueux,
Dont le dôme superbe élevé dans la nue
Pare du grand Paris la magnifique vue…

Louis Jacob, Normalien et étudiant en médecine(louis.jacob@ens-lyon.fr)

Références
Les vieux hôpitaux français : le Val-de-Grâce, Georges Albert-Roulhac, Les laboratoires Ciba, 1939.

« La fermeture du Val-de-Grâce vécue comme une injustice », Élodie Soulié, Le Parisien, 16 Octobre 2014.

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Vos réactions (1)

  • La conception d'un roi

    Le 26 janvier 2015

    Un jour de pluie le roi Louis XIII, surpris avec sa cour et loin de son royal logis, décida de passer la nuit au Val de Grâce qui était à proximité. La reine s'y trouvait déjà.
    Bien qu'en froid avec la reine, suspectée avec raison d'être une espionne au service du roi d'Espagne et surtout incapable de lui donner un héritier, le roi fit son devoir conjugal dans ce couvent et miracle ! Un héritier advint (et quel héritier!) qui fit revenir en grâce la reine au près du roi.
    La fortune du Val de Grâce commença ainsi, par la conception d'un roi et l'acceptation d'une reine.
    Dr F.Chassaing

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