Quelle est la meilleure méthode pour apprendre à lire ?

Paris, le samedi 4 octobre 2014 – Longtemps on a considéré que le débat qui oppose les partisans de la méthode syllabique en vue de l’apprentissage de la lecture aux tenants de la méthode globale reposait principalement sur des fondements idéologiques. Schématiquement, la méthode syllabique, plus ingrate initialement et nécessitant plus d’opiniâtreté serait défendue par des inconditionnels du travail et du mérite (donc réputés à droite !), quand la méthode globale, par définition holiste se marierait mieux avec des convictions plus universalistes (marquées à gauche !). Par ailleurs, le fait que le développement de la « méthode globale », notamment dans les zones d’éducation prioritaire ait été porté par une volonté de « justice sociale » finissait d’inviter une forte dimension politique dans ce débat. Mais globalement, on s’accordait pour dire que les enfants finissaient tous, grosso modo, par apprendre à lire.

Des doutes sur le terrain

Peu à peu, beaucoup ont eu l’intuition puis la conviction que ces considérations n’avaient pas lieu d’être, qu’elles faussaient un débat capital. Ils ont défendu qu’objectivement il existait une méthode supérieure à l’autre. De fait, dans les écoles, les défauts de la méthode globale commençaient à se manifester chez des élèves présentant des difficultés plus importantes que ceux ayant appris à lire en commençant par le « B-A : BA ». Les données manquaient cependant de certitude, on évoquait la possibilité de biais sociologiques.

Mais enfin, les neurosciences ont parlé.

La boîte aux lettres du cerveau

Professeur au Collège de France, directeur du laboratoire de « Neuroimagerie cognitive » au sein du « NeuroSpin » de Saclay, Stanislas Dehaene s’intéresse depuis toujours aux mécanismes neurologiques en jeu dans l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. En novembre 2010, l’équipe internationale coordonnée par ses soins publiait ainsi dans Science les résultats d’une étude présentant pour la « première fois des images détaillées de l’impact de l’apprentissage de la lecture sur le cerveau » comme il l’explique lui-même sur le site du Collège de France. « Nous avons trouvé qu’une région se spécialise dans le décryptage de la chaîne de lettres. Elle se met en place dès la première année de lecture mais elle est identique pour tous les individus, pour toutes les langues » avait expliqué le spécialiste en novembre dernier après avoir reçu la médaille de l’INSERM. «  Apprendre à lire augmente les réponses des aires visuelles du cortex, non seulement dans une région spécialisée pour la forme écrite des lettres (précédemment identifiée comme la "boîte aux lettres du cerveau "), mais aussi dans l’aire visuelle primaire » observait-il encore.

Toute autre méthode que la technique syllabique éloigne les enfants de la lecture

Ses plus récents travaux se sont consacrés aux éventuelles différences neurologiques des méthodes d’apprentissage diverses de la lecture : le « circuit » observé lors des précédentes études était-il identique ? Des jeunes enfants en train d’apprendre à lire ont ainsi été soumis à des examens d’IRM fonctionnelles réguliers, au cours desquels ils étaient invités à lire les mots présentés devant eux. Certains de ces jeunes sujets recevaient un apprentissage basé sur la méthode syllabique, quand d’autres étaient initiés à la lecture par la méthode globale. Les résultats mis en avant par l’équipe de Stanislas Dehaene publiés récemment et présentés il y a quelques semaines par France 2 sont sans appel. « Les sujets qui utilisent une méthode alphabétique, phonique activent le circuit de l’hémisphère gauche qui est le circuit universel, efficace de la lecture. Les personnes qui ont une attention globale, la forme du mot, ces personnes n’utilisent pas ce circuit. Leur attention est orientée vers l’hémisphère droit qui est un circuit beaucoup moins efficace pour l’analyse de la lecture », décrypte le spécialiste qui conclue que toute autre méthode que la technique syllabique « éloigne l’enfant de la lecture ».

L’idéologie plus forte que les neurosciences

Ces conclusions scientifiques et objectives ainsi que les appels déjà lancés par ce spécialiste et d’autres "acteurs" directement impliqués n’ont cependant rencontré aucun écho auprès des responsables chargés de l’élaboration des programmes. Il faut dire que ces constatations neuroscientifiques objectives n’ont que peu de poids face à l' idéologie.

A cet égard il faut noter que le reportage diffusé par France 2 a principalement été cité par des organisations politiques marquées très fortement à droite ce qui, indirectement, a pu conforter l'idée (fausse) d'une connotation politique de cette étude universitaire. 

Mais, quel est le circuit neurologique de l’apprentissage du bon sens ?

Aurélie Haroche

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Vos réactions (11)

  • One fit for all ?

    Le 04 octobre 2014

    Il est probable que, pour toutes les méthodes d'apprentissage, certaines sont plus efficaces pour certains et moins pour d'autres (comme on peut avoir une mémoire surtout visuelle, surtout auditive ...). Un des soucis, qui ne concerne pas que l'Education Nationale malheureusement, est la définition d'un "bien commun " par des autorités de tutelle très soumises à l'idéologie du moment ce qui ne les empêche pas de prétendre détenir une vérité égalitaire et universelle. Rappelons nous aussi de l'enseignement des "mathématiques modernes" dans les années 70 qui a pu dégoûter toute une génération des mathématiques et mathématiciens ou l'enseignement désastreux des langues en France par des méthodes, là encore, émanant du Ministère. Pourquoi ne pas faire confiance aux enseignants en les formant aux différentes méthodes et en leur demandant de les adapter aux élèves tout en s'assurant d'un jugement personnel sur leur taux d'échec scolaire ?

    Dr Claude Krzisch

  • Une méthode intermédiaire "globalo-syllabique"

    Le 05 octobre 2014

    Je suis tout à fait d'accord avec cette analyse. C'est bien le problème pour les professeurs qui ont difficilement les moyens d'enseigner au cas par cas. La plupart, dans mon expérience de "parent d'élève", choississent finalement une méthode intermédiaire "globalo-syllabique" qui reste imparfaite car certains enfants ne savent plus à quel saint se vouer !

    Dr Laure Clech

  • La méthode syllabique est le véritable bien commun

    Le 05 octobre 2014

    Avant les magistraux travaux de N.Dehaene il était un autre chercheur, qui par des voies cliniques proclamait haut et fort que le fondement de la fabrique de la langue et a fortiori son passage à l'écrit, c'est la syllabe Elle le dit depuis plus de 20 ans :il s'agit du Dr Gisèle Gelbert(cf ses 7 ouvrages chez O.Jacob).C'est le retour à la voie syllabique qui réapprend à lire à tous ces enfants, un peu moins doués que les autres,que la méthode globale a coulé et qui remplissent les cabinets d'orthophonie avec de pseudopathologies. C'est encore elle qui améliore voire guérit les vraies pathologies d'apprentissage qui existent. Encore faut-il qu'elles soient diagnostiquées à temps en tant que telles. C'est elle, le véritable "bien commun" :demandez aux "instituteurs" d'avant la globale ce qu'ils en pensent !
    Par ailleurs, tout à fait d'accord avec l'analyse de mon confrère concernant les connotations idéologiques liées aux deux méthodes, ce qui explique, en partie, l'énorme résistance de certains enseignants au changement pourtant obligatoire depuis le passage de X.Darcos au ministère. Alors il y a eu la semi-globale, dont effectivement,comme le dit notre consoeur, on ne sait jamais de quoi elle est faite,il n'y a qu'à regarder les manuels qui circulent encore. Et puis beaucoup d'enseignants sont persuadés que les enfants s'ennuient avec la syllabique : c'est mal connaître la joie et la tranquillité d'un enfant qui apprend ainsi ...
    Les "dons" de lecture sont, comme beaucoup de capacités humaines, répartis en courbes gaussiennes;les plus doués apprendront à lire avec n'importe quelle méthode, les très doués apprendront même tout seuls ! Mais tous les autres !
    Alors, il n'y a plus qu'à espérer que ces nouveaux travaux permettent de retrouver la voie de la ...sagesse .
    Dr M.Agnès Meyer-Hausherr

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