Quelle guerre fratricide a hanté le Moyen-âge ?

Paris, le samedi 20 décembre 2014 – Difficile à croire alors qu’aujourd’hui elle est une discipline si prestigieuse, parfois considérée comme un art, choisie par les étudiants les mieux classés à l’issue des examens nationaux classants (ECN) que la chirurgie fut pendant longtemps méprisée et marginalisée par le monde académique. Revenons sur l’origine controversée des chirurgiens en France en évoquant notamment les relations privilégiées qu’ils ont entretenues avec les barbiers. Hématophobes et âmes sensibles, s’abstenir !

La confrérie de Saint-Côme et de Saint-Damien, première association de chirurgiens en France

Bien que la chirurgie ait existé depuis la Préhistoire, lors de laquelle craniotomies et amputations furent réalisées avec plus ou moins de succès, le métier de chirurgien n’est apparu en France qu’au XIIIe siècle, sous le règne de Saint Louis. A cette époque, les médecins avaient interdiction d’exercer la chirurgie, à la suite du concile de Tours en 1163 et du concile de Latran en 1215. On se souvient de cette célèbre phrase : “Ecclesia abhorret a sanguine”, « l’Église a le sang en horreur ». Opérer les malades était un sacrilège et un acte de barbarie, l’Homme étant considéré comme la créature de Dieu. La chirurgie fut ainsi réduite à la pratique de petites opérations par les barbiers-chirurgiens, dont les établissements avaient pour enseigne des plats à barbe jaunes qui les distinguaient des autres barbiers, arborant des plats à barbe blancs. Sous l’impulsion de Jean Pitard, chirurgien de Saint Louis, et plus tard de Philippe le Hardi et Philippe le Bel, la Confrérie de l’Ordre de Saint Côme et de Saint Damien fut créée en 1268 et regroupa les chirurgiens. Rappelons à cet égard que Saint Côme et Saint Damien, qui sont respectivement les patrons des chirurgiens et des pharmaciens, pratiquèrent la médecine au Moyen-Orient à la fin du IIIe siècle. Après sa création, la congrégation s’installa dans l’Eglise Saint Côme située à proximité du couvent des Cordeliers, dont l’emplacement  correspond aujourd’hui au croisement du boulevard Saint-Michel avec la rue de l’École de Médecine à Paris. Cette confrérie permit aux chirurgiens de se retrouver régulièrement, de présenter leurs techniques respectives et de mettre en place des consultations collectives.

Les chirurgiens de « robe longue » et de « robe courte »

La confrérie créée par Jean Pitard permit aussi la distinction entre les chirurgiens de « robe longue », qui furent autorisés à exercer pleinement leur art après examen par des maîtres, et les barbiers, ou chirurgiens de « robe courte », ou encore barbiers-chirurgiens, auxquels il ne fut permis d’entreprendre que de petites opérations (saignées, pansements, etc). Déjà, on s’en doute, les chirurgiens protégèrent férocement leurs privilèges. C'est ainsi qu'en août 1301, le prévôt de Paris menaça, au nom de Philippe le Bel, plusieurs barbiers s’étant livrés illégalement à des opérations chirurgicales lourdes. Mais plus tard, la situation évolua en faveur des « robes courtes », jusqu’alors considérées comme de vulgaires artisans. Les barbiers se battirent pour jouir des mêmes droits que les chirurgiens. En 1366, ils obtinrent de Charles V de pouvoir être exempts de guet la nuit comme les chirurgiens*. En 1371, le statut des barbiers fut revu afin qu’il leur soit également permis de réaliser plus d’actes chirurgicaux. Ce nouveau règlement fut perçu par les chirurgiens comme une insulte à leur profession, cette dernière étant déjà très ostracisée par les médecins.

Union des barbiers avec les chirurgiens et mise sous tutelle de la chirurgie

En 1491, les barbiers réussirent à obtenir de la Faculté de Médecine de Paris la permission d’assister aux leçons d’anatomie et de réaliser des dissections à condition que leurs examens fussent encadrés par des médecins. Plus tard, en 1505, les barbiers furent officiellement rattachés à la Faculté obligeant ainsi les chirurgiens à reconnaitre leur corps de métier. Par un décret d’août 1592, Henri IV réaffirma les nouvelles fonctions chirurgicales des barbiers, amorçant ainsi une union entre ces derniers et les chirurgiens. De manière assez surprenante, la proposition d’une telle union vint directement des deux corps de métier conduisant à un accord de principe en 1656. Par cette manœuvre, les chirurgiens pouvaient désormais pratiquer la barberie, une activité très lucrative, tandis que les barbiers accédaient à un rôle social supérieur, après avoir été considérés pendant des siècles comme de vulgaires artisans. L’union entre « robes longues » et « robes courtes » était aussi une manière détournée d’uniformiser la pratique de la chirurgie et de mettre fin à un odieux charlatanisme. Un autre effet positif de la fusion de ces deux professions fut la création d’une « Communauté des barbiers-chirurgiens de Saint Côme » et la construction d’un amphithéâtre destiné à la transmission des savoirs. 
Hélas, l’union entre chirurgiens et barbiers eut également un impact négatif sur le développement de la chirurgie en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Devenue dépendante de la Faculté de médecine, la chirurgie avait perdu de son prestige. Plus grave, le développement de cette discipline fut très largement freiné par les médecins, alors profondément opposés à tout progrès technique. Il fallut attendre la fondation de l’Académie Royale de Chirurgie en 1731 et la séparation de la chirurgie et de la barberie en 1743 pour voir à nouveau les chirurgiens indépendants.

Rappelons pour finir cette citation très juste du jésuite français Charles Cahier : « Les chirurgiens ne demandent que plaies et bosses ». Il aura fallu plusieurs siècles aux médecins pour le comprendre…

Pour aller plus loin

« Histoire de l’Académie nationale de chirurgie ou Quelques considérations sur la naissance et la vie de l’Académie de chirurgie ou Naissance et avatars d’une Académie », C. Chatelain, e-mémoires de l’Académie de Chirurgie, 2006

« Histoire des chirurgiens, des barbiers et des barbiers-chirurgiens », Portraits de Médecins, medarus.org

« L’Histoire de la chirurgie, du silex à nos jours », Pierre-Louis Choukroun, Éditions du Dauphin, 2012.


* Le guet est une surveillance nocturne organisée par les habitants d’une ville afin de veiller à sa sécurité. A Paris, on compta près de 8 postes, dont celui de la forteresse Châtelet à laquelle étaient rattachés les barbiers.

Louis Jacob (Normalien/étudiant en médecine)

Référence

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Vos réactions (1)

  • Conseil de lecture

    Le 20 décembre 2014

    A lire également l'ouvrage de Bernard Hoerni sur Henri Le Dran paru aux éditions "Glyphe".
    Dr Pierre Haehnel

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