Quelle méthode obsolète pour lutter contre les épidémies ?

Paris, le samedi 8 novembre 2014 – Depuis mars 2014, une recrudescence du nombre de cas infectés par le virus Ebola a été observée, essentiellement en Afrique de l’Ouest. Ce virus, on le sait, a été initialement découvert en 1976 dans une ville de la République démocratique du Congo à proximité de la rivière Ebola. L’infection par le virus Ebola se caractérise par une fièvre hémorragique qui conduit dans près de 50% des cas au décès. Du fait de la sévérité du tableau clinique et de l’absence de traitement efficace, il est important de prévenir une telle infection. Les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé sont donc de mettre en quarantaine les cas d’Ebola (avérés ou suspectés). De telles recommandations ont été sujettes à contestation : non respect des libertés individuelles, alimentation de la psychose générale… C’est notamment le cas très médiatique de Kaci Hickox, une infirmière américaine qui s’est vue consignée par l’Etat du Maine (extrême Nord-Est des USA) à son domicile pour une durée de 21 jours suite à un séjour en Afrique de l’Ouest. Ainsi, face à de telles critiques, on peut se demander si l’efficacité de la quarantaine justifie que l’on puisse passer outre les libertés individuelles au profil de la protection sanitaire d’une population. Pour répondre à cette question, il n’est pas inutile de s’intéresser à la notion de contagion, à l’invention de la quarantaine qui en découle et à l’exemple d’une quarantaine qui s’avéra être un très lourd fiasco.

La quarantaine vise à limiter la transmission des agents infectieux

Rappeler que le rôle majeur de la quarantaine est de limiter la propagation des agents infectieux peut paraître trivial. Pourtant, il est primordial de comprendre cette première idée afin de voir qu’a priori la quarantaine est en inadéquation avec la médecine humaniste et personnalisée qui nous est chère puisqu’elle vise à protéger le plus grand nombre d’individus en réduisant les libertés individuelles de chacun d’entre eux. On peut donc adhérer à juste titre au sentiment d’isolement et de frustration qu’ont connu les personnes suspectées d’être infectées par Ebola. Les personnes extérieures au monde de la Santé ont probablement cette image d’Epinal de l’hôpital surchargé, véritable incubateur de l’agent pathogène, où s’entassent par centaines les individus en quarantaine. Néanmoins, cette vision peut-être vraie il y a quelques décennies ne l’est désormais plus. Il est important de souligner qu’aujourd’hui la quarantaine s’accompagne d’une meilleure prise en charge du patient que celle qui aurait été proposée en l’absence d’isolement préalable.

L’intuition très ancienne de la contagion

Cette notion de contagion a été appréhendée très tôt par les Hommes. Dans Le Lévitique de l’Ancien Testament, Dieu demande à Moïse et Aaron d’enfermer tout lépreux, alors considéré comme impur, pendant sept jours et de se débarrasser de ses vêtements. Même s’il est évident que l’Homme voyait la lèpre comme une punition divine, on entrevoit déjà les prémisses d’un raisonnement : écarter les malades et brûler leurs effets personnels pour limiter la contagion. Plus tard, dans La Guerre du Péloponnèse, Thucydide nous narre avec précision la peste d’Athènes (430 à 426 avant JC), puisqu’il en a été lui-même infecté. Même si la peste a été retenue comme l’agent probablement responsable de cette épidémie, d’autres agents infectieux pourraient être aussi en cause (rougeole, variole, dengue et typhus).  Bien que Thucydide n’avance aucune raison scientifique pour expliquer l’origine d’un tel mal, il décrit dans son manuscrit que l’épidémie serait plus intense dans les quartiers surpeuplés de la ville laissant sous entendre que les hommes infectés seraient le vecteur du fléau. Une telle hypothèse serait compatible avec l’idée fréquemment admise que Thucydide aurait lu les écrits d’Hippocrate et qu’il aurait été sensibilisé aux thèses médicales de ce dernier.

La quaranta vénitienne du XIVe siècle

« Car je ne me rappellerai jamais sans verser une larme cette année 1348, qui nous ravit ce que nous avions de plus cher; la mort trancha de sa faux impitoyable la vie des créatures adorables. Aussi la postérité́ aura peine à croire qu’il fut un temps pendant lequel, sans les foudres du ciel, sans les feux terrestres, sans les guerres, l’univers entier fut dépeuplé́ sur toute sa surface. A-t-on jamais rien vu, rien entendu raconter de semblables ? ». Pétrarque, Triomphe de la Mort

L’Europe connut l’une des plus grandes épidémies de peste (du latin pestis fléau) au XIVe siècle: la Peste Noire. Elle apparut en Asie centrale probablement au moment des guerres entre Chinois et Mongols. En 1346, les Tatars (turcs d’Europe orientale et d’Asie du Nord) attaquèrent et assiégèrent la ville portuaire de Caffa, véritable comptoir génois donnant sur la Mer Noire. La peste commença par se propager au sein de l’attaquant qui ne tarda pas à catapulter ses morts contaminant ainsi la ville. Après que Gênes et les Tatars eurent signé une trêve faute de combattants valides, les Tatars disséminèrent la peste dans les ports qu’ils traversèrent lors de leur débâcle. La peste arriva à Venise en juin 1348. Anticipant son arrivée, la Sérénissime République établit le 30 mars 1348, pour la première fois en Occident, un conseil constitué de trois sages, véritable veille sanitaire de la ville adoptant des mesures pour limiter la propagation de la peste. Néanmoins, bien que ces mesures connaîtront beaucoup de succès et seront adoptées dans le reste de l’Italie, elles n’eurent raison de l’épidémie. Ainsi, en 1377, la ville décrète un isolement de quarante jours des pestiférés, la quaranta.Ce nom a une valeur hautement symbolique et biblique (quarante jours de jeûne du Christ dans le désert, quarante jours du Déluge, etc) et ne correspond pas nécessairement à quarante jours. A partir de 1423, cet isolement sera réalisé dans un hôpital d’une des îles de la lagune, le lazaret (Larraretto Vecchio). Cet hôpital a une position très stratégique car il se tient à l’entrée du port de la ville et permet donc de contrôler les flux migratoires à destination de Venise. C’est le premier établissement en Europe à s’occuper exclusivement des pestiférés. De façon surprenante, le développement de ces établissements ainsi que la création d’institutions dévouées à la lutte contre la peste ne parvinrent pas à juguler l’épidémie à Venise. Sur une population composée de 120000 habitants, 40000 furent emportés par le mal.

Empressement tragique à Marseille

Il s’agit de la dernière épidémie de peste que la France ait connu. C’est l’histoire d’un trois mâts, Le Grand Saint-Antoine (car le saint était le protecteur des marins, des naufragés et des prisonniers !), qui contourna frauduleusement le processus de quarantaine et fut à l’origine de la mort de 40000 habitants de Marseille (près de 50% de la population de la ville). Le bateau revenait du Levant (actuelle Syrie) et transportait de nombreuses marchandises précieuses (étoffes, coton, etc…) destinées à être vendues sur des marchés et des foires. Ce que l’équipage ignorait, c’était que le bateau transportait également le bacille de la peste, Yersinia Pestis (en l’hommage au français Alexandre Yersin qui découvrit le germe en 1894 à Hong-Kong), malgré la mort suspecte de sept matelots et du chirurgien de bord.  Le navire mouilla à proximité de Marseille le 25 mai 1720. Le capitaine du navire, souhaitant revendre les marchandises au plus vite, soudoya les autorités portuaires pour écourter la quarantaine. Ainsi le 4 juin, le Grand Saint-Antoine fut autorisé à se rapprocher du port et à débarquer passagers et marchandises. Ce fut à ce moment que les autorités marseillaises eurent un doute et comprirent que l’intégralité du bateau avait été contaminée par la peste. Trop tard hélas ! Le navire repartit alors en quarantaine le 27 juin pour être finalement brûlé le 25 septembre. Entre temps, la peste avait déjà quitté le navire et avait commencé à infecter la ville : on comptait cent morts par jour début août dans les quartiers reculés de Marseille.Quelques mois plus tard, en mars 1721, le Royaume de France édifia un Mur de la Peste entre la Durance et le Mont Ventoux afin de protéger le reste du pays de la peste qui avait déjà décimé la Provence (100000 morts pour une population de 400000 habitants).

En conclusion, la quarantaine semble avoir donné des résultats mitigés par le passé. Les exemples de Venise et Marseille nous ont montré que de telles quarantaines sont facilement contournables et que leurs effets au long terme restent discutables. Tout semble donner raison aux détracteurs de cette quaranta. Pourtant, la comparaison du nombre de morts liés à Ebola (près de 5000) avec ceux dus à la Grande Peste et à la grippe H1N1 de 1918 (25 et 30 millions respectivement) nous démontre a contrario que la politique de mise en quarantaine, d’hygiène et de sensibilisation  de l’Organisation Mondiale de la Santé semble porter ses fruits. Le nombre élevé de morts associés à la peste et H1N1 implique très largement une méconnaissance des risques infectieux ainsi qu’une hygiène déplorable des populations. Il apparaît ici évident que la quarantaine est un procédé qui s’inscrit dans une politique plus globale de Santé Publique qui ne peut être satisfaisant lorsqu’employé de façon isolée. Cette politique de Santé Publique doit impliquer activement les populations (communication des risques associés aux agents infectieux, hygiène de vie, etc).

Louis Jacob (Normalien/Etudiant en médecine - louis.jacob@ens-lyon.fr)

Références
Pour plus d’informations :
- L’Ordre cannibale, Jacques Attali, Editions Grasset, 1979
- Air, miasmes et contagion. Les épidémies dans l'Antiquité et au Moyen Âge, Sylvie Bazin-Tacchella, Editions Hommes et Textes en Champagne, 2001
- La Peste noire dans l’Occident chrétien et musulman, 1347-1353, Stephane Barry et Norbert Gualde, Bulletin canadien d’histoire de la médecine, 2008
- Histoire de la quarantaine, Bernard Ziskind et Bruno Halioua, La revue du Praticien, 2008

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Pas si obsolète !

    Le 10 novembre 2014

    Votre article est très instructif.
    Finalement la quarantaine n'est qu'une forme d'isolement autoritaire. On peut discuter de l'aspect moral, de sa faisabilité à l'échelle d'une population, mais cet aspect purement technique de l'isolement ne peut pas être remis en question: mes patients porteurs de germes redoutables (P. aeruginosa , BLSE , etc...)sont isolés.
    L'obsolescence est la vision historique de la quarantaine, fort bien décrite ci dessus : zéro pour la peste, mieux pour les lazarets, sanatoriums et léproseries du XIXème siècle, à déterminer pour Ebola quand l'épidémie aura cessé et selon les politiques sanitaires des différents pays!
    Et nous sommes tous d'accord avec votre conclusion : l'isolement autoritaire de masse seul est inconcevable, il faut absolument éduquer et soigner les gens ...mais pas malgré eux !
    Dr F.Chassaing

Réagir à cet article