Qui doit (ré)apprendre à sourire ?

Tokyo, le samedi 17 juin 2023 - Si le port du masque n'a jamais été légalement obligatoire au Japon, cela fait trois mois seulement que les autorités nippones ont cessé de le recommander contre la Covid. Cette suggestion gouvernementale avait été très largement suivie par la population et il était rare, ces trois dernières années, de croiser un visage démasqué dans les rues de Tokyo ou Kyoto. Avec la fin de cette recommandation, l’équipe du premier ministre Fumio Kishida a mis une partie de la population japonaise dans l’embarras, car se cacher le visage était devenu une habitude. En particulier chez les jeunes Japonais, qui ont déjà montré une tendance au repli sur soi ces dernières années. Selon un sondage de la chaîne de télévision NHK réalisé en mai, trois personnes sur quatre prévoient même de continuer à porter des masques, non pas tant par peur du virus que par pression sociale.

Dans ce contexte, des écoles émergent pour apprendre ou réapprendre à sourire. Bien que ces « institutions » existaient déjà avant la pandémie, elles ont connu une demande croissante, multipliée par quatre depuis le début de l'année. Ces établissements proposent des cours individuels à environ cinquante euros ou des classes collectives dédiées au sourire. Les élèves apprennent à retirer doucement leur masque sans trembler devant les autres. Ensuite, ils s'entraînent devant un petit miroir à étirer les muscles du visage, à montrer leurs dents et à plisser les yeux, avec les conseils d'un coach !

Keiko Kawano est l'une de ces professeures du sourire chez « Egaoiku » ( « Éducation au sourire » en japonais). Sa méthode, la « Hollywood Style Smiling Technique » promet des « yeux en croissant », des « joues rondes » et un modelage des contours de la bouche pour faire apparaître les huit dents du haut. Elle utilise également un logiciel de détection faciale pour évaluer les sourires de ses élèves. Selon France Info, parmi les élèves, on retrouve des vendeurs, des jeunes qui se préparent à des entretiens d'embauche ou des personnes qui souhaitent simplement se sentir à l'aise même sans masque.

Sourire : dernier avatar de l’occidentalisation

Au-delà de la Covid, cette initiation au sourire est une lame de fond dans un pays où le sourire n'est pas aussi naturel qu'en Occident et où il est inhibé par des codes sociaux. Contrairement à la culture américaine qui valorise le sourire facile, la population japonaise ne bouge souvent ses zygomatiques que dans des situations spécifiques, car la société japonaise encourage davantage la retenue. Le sourire était en effet mal vu il y a peu de temps encore, comme le souligne Françoise Champault, une enseignante française à Tokyo : « Ce qui est remarquable dans la société japonaise actuelle, ce sont la nouveauté relative du sourire qui découvre largement les dents, son aspect normatif, l'idée qu'il y a une "bonne" façon de sourire et que celle-ci peut s'apprendre », rapporte-t-elle dans un mémoire très documenté sur la question. Le sourire devient ainsi un « nouveau standard de conformisme social ».

Pourtant, malgré cette évolution vers un sourire plus ouvert, une certaine dévalorisation de la bouche persiste encore et se reflète dans le retard de l'orthodontie au Japon. Il n'est que récemment devenu courant pour les enfants de porter des appareils dentaires afin de corriger le mauvais alignement de leurs dents et les canines proéminentes « yaeba » restent un critère de charme chez les jeunes filles comme le souligne également Françoise Champault.

Splendeurs et misères de la mondialisation : dans l’archipel le sourire Colgate à l’américaine pourrait remplacer à terme la traditionnelle inclinaison.

F.H.

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