Qui fut « l’Homme aux cent mille autopsies » ?

Paris, le samedi 17 janvier 2014 – L’importance de la médecine légale dans nos sociétés modernes n’est plus à démontrer et est illustrée quasi quotidiennement par nombre de faits divers. On pourrait situer l’origine de cette discipline médicale autour de 2100 avant JC, avec le code de Hammurabi, un ensemble de lois dictées par le roi de Mésopotamie. Ce texte énonçait le devoir qu’avaient les médecins d’identifier clairement la cause d’une mort dans le cas d’un meurtre. Plus tard, c’est à Charles Quint au XVIe siècle que l’on doit l’émergence de l’un des tout premiers codes criminels européens. Quelques années après, Ambroise Paré définit les notions fondamentales de la médecine légale française. Cependant, il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour voir réellement émerger cette discipline. Nombreux furent les médecins légistes qui s’illustrèrent au cours de cette période. Evoquons notamment le destin de Charles Paul, celui que l’on surnommait« l’Homme aux cent mille autopsies » ou « l’Homme qui parlait avec les morts », et qui a grandement participé à l’essor de la médecine légale en France.

Un médecin bougrement actif !

Charles Paul est né le 24 mars 1879 à Boulogne-sur-Mer, dans le Nord-Pas-de-Calais. Il étudie à la faculté de médecine de Lille où il obtient son doctorat en 1901. Quatre ans plus tard, en 1905, il devient médecin-expert près le Tribunal de la Seine à Paris. Il y reste plus de cinquante ans, jusqu’à sa mort en 1960. Charles Paul a autopsié des dizaines de milliers de cadavres, ce qui contribua à sa renommée nationale. Certains écrivains français estiment qu’il aurait vu près de 160 000 morts. Un rapide calcul nous montre que cela équivaudrait à neuf autopsies quotidiennes, réalisées sans interruption pendant cinquante ans. Bien qu’il ne s’agisse probablement que d’une légende, il n’en demeure pas moins que le Dr Paul mérite son titre de « l’Homme aux cent mille autopsies ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, le médecin légiste ne cessa de cultiver un goût prononcé pour la vie et ses petits plaisirs, et ne fut que très peu, si ce n’est pas du tout, affecté par son métier difficile et par l’omniprésence de la mort dans son quotidien. Très bavard, il fut même connu pour être « l’Homme qui parlait avec les morts ». La petite histoire voudrait qu’il ait dit un jour au cours d’une autopsie: « Bougre de bougre, vas-tu me dire de quoi tu es mort ? ».

L’incision caractéristique des crimes du docteur Petiot

En qualité d’expert en médecine légale, Charles Paul intervint dans de multiples affaires judiciaires. C’est ainsi qu’en 1914, il témoigna lors du procès d’Henriette Caillaux, qui avait assassiné Gaston Calmette, alors directeur du journal Le Figaro. Ce journaliste, qui n’était autre que le frère de l’illustre bactériologiste Albert Calmette, avait initié une virulente campagne contre le mari d' Henriette, le ministre Caillaux, et était allé jusqu’à publier une lettre compromettante qu’avait écrite  l’homme politique à la jeune femme, qui n’était encore que sa maîtresse. Excédée par cette campagne, Madame Caillaux décida de mettre fin aux agissements de Gaston Calmette en l’assassinant. Ce fut Charles Paul qui fut chargé de pratiquer l’autopsie de Calmette, tué à bout portant au pistolet. Ses expertises le conduisirent à affirmer que le crime était prémédité. Cependant, dans une France pleine de préjugés sur les femmes, l’avocat déclara qu’il s’agissait d’un crime passionnel et qu’Henriette Caillaux avait été sujette à une impulsion du sexe faible, dont elle ne pouvait être jugée responsable. À la stupéfaction du public, elle fut acquittée, et échappa à la guillotine. Plus tard, en 1921, Charles Paul s’illustra dans le procès Landru. Il avait participé aux investigations de la police dans la commune de Gambais, où Henri Landru, aussi connu sous le surnom de « Barbe-Bleue », perpétrait ses odieux crimes. Paul et les inspecteurs de police avaient découvert chez le criminel les cadavres de trois chiens, morts par strangulation, et des restes calcinés d’os humains. Ces derniers, on le sait, furent retrouvés dans une cuisinière, qui fit office de pièce à conviction lors du procès. À la barre, Charles Paul fut catégorique : Landru était un criminel de la pire espèce, ayant tué puis brûlé plusieurs individus. Son témoignage fut déterminant et conduisit l’assassin à la guillotine le 25 février 1922.

Deux décennies après, Paul joua un rôle important dans le procès de Marcel Petiot, un médecin tristement connu pour les actes barbares qu’il avait commis pendant la Seconde Guerre Mondiale. Après avoir assassiné un grand nombre de personnes à Paris, Petiot se débarrassait des corps dans la Seine. Une nouvelle fois, le témoignage de Charles Paul fut décisif. Il avait découvert sur chacun des corps une nette incision de la jambe, réalisée à l’aide d’un bistouri. Celle-ci était couramment pratiquée par les chirurgiens, ce qui amena la police à penser que le criminel appartenait au monde médical.

Un personnage de roman policier

L’immense travail de Charles Paul explique qu’il ait aussi été un personnage de roman policier. Grand ami de Georges Simenon, il fera son apparition dans les enquêtes de l’inspecteur Maigret, en particulier dans La Péniche aux deux pendus, un livre écrit en 1936. Sa grande expérience du monde judiciaire lui vaudra aussi d’être en 1957 membre du jury du prix du Quai des Orfèvres. Cette année-là, le prix fut décerné à Louis Thomas, un ancien instituteur devenu aveugle, pour son livre Poison d’avril.

Peu prisée par les étudiants en médecine lors de l’internat, la médecine légale est néanmoins fondamentale pour nos sociétés. Ce portrait de cet illustre praticien contribuera peut-être à faire naître quelques vocations…

Louis Jacob, Normalien et étudiant en médecine (louis.jacob@ens-lyon.fr)

Références
- Les grands médecins légistes, une approche historique- le portrait des précurseurs français, sous la direction du Professeur Daniel Malicier, Editions Eska et Alexandre Lacassagne, 2011.

- « L’Homme qui parlait avec les morts », Frédéric Chauvaud, L’Histoire, 2012.

-Charles Paul, un célèbre médecin légiste du XXème siècle, Lionel Chanel, Au fil de l’histoire-France Inter, mercredi 30 avril 2014.

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Vos réactions (1)

  • Médecine légale

    Le 17 janvier 2015

    "Ce portrait de cet illustre praticien contribuera peut-être à faire naître quelques vocations…" J'en doute. En revanche, "l'effet séries policières" me semble plus propice ...si du moins il se prolonge jusqu'à l'internat. Depuis des années, aux lycéens de terminale venus de toute la Picardie qui se précipitent au stand de la faculté de médecine lors du Forum Du lycéen à l'étudiant dont je suis responsable depuis la création de ce Forum, je demande ce qu'ils souhaiteraient faire plus tard. Si la pédiatrie attire beaucoup les filles, la médecine légale revient souvent dans les objectifs de ces jeunes, qui bien sûr nient toute influence de ces séries que d'ailleurs la plupart ne regardent pas!
    Dr P Foulon

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