Ya-t-il eu un scandale de la Lomidine ?

Paris, le samedi 22 novembre 2014 – Ces dernières semaines, plusieurs journaux ont consacré de longs papiers à l’ouvrage de Guillaume Lachenal « Le médicament qui devait sauver l’Afrique, un scandale pharmaceutique aux colonies ». Dans cette enquête très documentée, l’historien raconte comment après la seconde guerre mondiale la Lomidine, dont l’efficacité chez les patients atteints de la maladie du sommeil avait été constatée dès les années 30, fut utilisée très largement dans le cadre de campagnes préventives. Le médicament fut ainsi administré à des milliers de personnes. Outre une injection douloureuse, le traitement présentait cependant d’importants effets secondaires. Des conséquences parfois graves qui attisent la méfiance des populations (Guillaume Lachenal citant notamment des chansons populaires évoquant le danger de la Lomidine).

Pas un secret

Dans les interviews qu’il a accordées ces dernières semaines, Guillaume Lachenal prévient : il ne s’agissait pas pour lui de dénoncer un « scandale pharmaceutique » comme pourrait le dessiner un roman d’espionnage où les populations africaines auraient servi de cobaye dans l’indifférence générale. « En retraçant l’histoire de ce nouveau médicament, découvert dans les années 1940 et utilisé des millions de fois avant d’être abandonné en raison de ses dangers, je pose une question très différente. L’image du cobaye est trompeuse, car il n’y a pas dans cette histoire l’intention de tester une molécule pour l’utiliser ensuite dans les pays d’Europe, en "délocalisant" l’expérience en quelque sorte ; il n’y pas non plus de secret ou de complot. Au contraire, il faut comprendre que les grands projets d’éradication de la médecine coloniale de l’après 1945 étaient mus par l’enthousiasme et la générosité. Ils étaient souvent portés par de jeunes médecins, âgés d’à peine 30 ans, qui croyaient dur comme fer dans le progrès médical et sa capacité à transformer et à moderniser l’Afrique. Ce qui ne veut pas dire que les conséquences n’aient pas été catastrophiques, au contraire. Mon propos dans le livre ne consiste donc pas à révéler un scandale – les morts de la Lomidine sont très connus dans les zones où elle était utilisée et dans toutes les publications scientifiques sur la question » indique-t-il au quotidien Libération.

Scandale ou pas scandale ?

Une telle lecture du livre n’a cependant pas été faite par tous. En partie d’abord à cause de l’ouvrage en lui-même, à commencer par son sous titre, mais aussi par la mise en avant de certains faits tendant à présenter l’affaire de la Lomidine comme un « complot », telle par exemple l’affirmation selon laquelle le traitement, trop douloureux, était déconseillé aux Européens, mais obligatoires pour les Africains. Guillaume Lachenal met par ailleurs en doute une quelconque efficacité préventive du médicament et à propos de la suspension des campagnes, il remarque : « La fin de l'utilisation de la Lomidine est étrange. En quinze ans, les épidémies de maladie du sommeil sont quasiment réduites à néant. Mission accomplie ? Non, car on va s'apercevoir au début des années 1960, grâce à une nouvelle technique de dépistage, que ça ne marchait pas du tout comme on le pensait. L'injection a bien un effet curatif. Mais elle ne protège pas les individus de la maladie du sommeil » assure-t-il interrogé par le Point, développant une opinion scientifique non partagée par tous, l'un des objectifs de ces injections préventives n'étant pas individuel mais collectif puisqu'il s'agissait de casser la chaine de contamination pour éradiquer la maladie.  L’interprétation de l’ouvrage de Guillaume Lachenal comme la dénonciation d’un « scandale pharmaceutique » ou de la colonisation tient évidemment également à l’engouement des médias pour cet aspect.

Autant d’éléments qui ont suscité la colère de l’Académie de médecine qui voit dans cette analyse une présentation non conforme à la réalité et qui ternit l’image des médecins ayant participé à la lutte contre la maladie du sommeil. « L’Académie de médecine souhaite rétablir la vérité scientifique à ce sujet. (…) La lomidine a été utilisée en chimioprophylaxie, à titre protecteur ou préventif contre la maladie du sommeil, à partir de 1946 à Nola (RCA), puis au Congo, au Gabon et au Cameroun. Dans le prolongement des mesures de lutte mises en œuvre par Eugène Jamot et ses collaborateurs, les campagnes de lomidinisation menées à partir des années 1950 ont joué un rôle majeur dans le recul spectaculaire de la maladie du sommeil en interrompant la transmission du parasite dans les zones endémiques. Elles ont cependant été abandonnées parce qu’elles pouvaient masquer certaines infections débutantes » débute ainsi l’Académie de médecine dans un communiqué récemment publié. Elle affirme cependant que « Le rapport bénéfice – risque des campagnes de lutte menées par les médecins du corps de santé colonial est tout autre puisque la maladie du sommeil était contrôlée dans toute l’Afrique centrale lorsque les pays affectés ont accédé à l’indépendance. Certains aspects de la médecine coloniale peuvent être soumis aujourd’hui à une analyse critique rétrospective. Depuis toujours, la médecine progresse en tirant les leçons de ses erreurs. Mais, les effets positifs ne doivent pas être occultés ». Enfin, elle s’insurge contre une « instrumentalisation de l’histoire qui ne saurait  effacer une des périodes de l’histoire de la médecine où la France s’est particulièrement illustrée par les soins prodigués sur le terrain, la prévention des épidémies et d’aussi grandes découvertes que celle du parasite du paludisme par Laveran et du bacille de la peste par Yersin ».

Une leçon pour aujourd’hui ?

Comme souvent bien sûr, il sera difficile à l’Académie de médecine de faire entendre sa voix, tant les médias sont friands de ce type d’affaire et ne montrent guère d’empressement à mettre en lumière la complexité des situations ou à avoir un œil critique sur certaines affirmations (d’autant plus lorsque le contradicteur est une vieille académie vénérable). Néanmoins, il ne faut sans doute pas non plus résumer l’ouvrage de Guillaume Lachenal à ce seul aspect polémique. L’ambition première de l’historien ne semblait en effet nullement de réveiller un vieux débat autour de la colonisation ou des bienfaits de la médecine au cours de cette période. Il s’agissait au contraire de mesurer les conséquences actuelles de la façon dont ces campagnes, parfois infantilisantes, ont pu être organisées, par exemple dans le cadre de la lutte contre Ebola. « La médecine coloniale est la scène inaugurale de la névrose entre l'Afrique et la médecine. La lomidinisation est un épisode parmi d'autres. Il a laissé des traces sous la forme de rumeurs et de chansons » observe-t-il précisant encore que son objectif est « d’ouvrir une réflexion qui soit pertinente pour notre présent, sur ce que l’anthropologue Julie Livingston appelle "la politique des solutions simples" dans la santé mondiale, cette croyance parfois presque messianique qu’il existe des solutions techniques, des molécules miracles et des innovations scientifiques qui résoudront les problèmes de santé de l’Afrique, sans qu’il soit nécessaire ni même désirable d’agir sur les conditions politiques qui les produisent. (…) Mon livre s’adresse à ceux qui croient que "le monde n’est qu’une somme de problèmes techniques, qu’il faut résoudre avec enthousiasme", comme l’écrivain nigérian Teju Cole l’a joliment dit ».

Que l’on soit d’accord ou non sur la pertinence de cette leçon, que l’on estime ou non la façon dont elle est présentée, on est loin cependant d’une velléité dénonciatrice sans nuance et sans but.

Aurélie Haroche

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