Psychisme et Covid, l'effet domino

Dr Olivier Dubois*
 
Paris, le samedi 25 avril 2020 - Avec le déclenchement d'une crise sanitaire inouïe, et alors que se déroule, sous nos yeux, une crise économique qui battra, à nul doute, tous les records, voici que se profile une crise psychologique sans antécédent comparable.

Certes, nous avons connu des guerres, des tremblements de terre et des tsunamis ... Nous avons également connu des catastrophes sanitaires mondiales qui ont d'ailleurs laissé de terribles souvenirs à l'humanité et qui se concrétisent par des peurs dont on ne soupçonne que très imparfaitement la véritable origine.

Tenter de relativiser est une chose, vivre la réalité en est une autre.
Sans ambiguïté, la peur nous envahit ; elle nous dépasse ; elle est bien plus puissante que notre raison. Elle fonctionne telle une allergie qui, prévenue préalablement d'un danger, se réactive sans discernement à l'occasion de la réapparition du corps étranger.

Confinement : comment vivent les plus fragiles ?

Qui sont les plus fragiles ?
Il y a 3 grands types de fragilité et celles-ci peuvent malheureusement s'additionner, accentuant les risques de complication.

La première est représentée par la maladie mentale, qu'il s'agisse de troubles chroniques ou de manifestation d'apparition récente. Dès lors qu'une affection psychique est active, les évènements actuels risquent d'avoir de sérieuses implications sur la maladie.
La crainte du Covid peut alimenter durablement la fragilité du sujet. Il peut s'agir de personnes hypocondriaques qui ont, par nature, particulièrement peur d'attraper une maladie ; de malades obsessionnels qui vivent dans la crainte de la saleté et présentent des rituels quasiment permanents de lavage ou d'évitement de tout risque infectieux ; d'anxieux qui peuvent déclencher des attaques de panique. Ils sont alors entraînés dans des états de peur totalement démesurée et incontrôlable, par périodes de plusieurs heures consécutives.
Il y a d'autres modes de décompensation qui sont essentiellement secondaires au fait du confinement. Celui-ci est en effet un danger tout aussi puissant pour bon nombre de ces personnes sensibles : l'état d'enfermement peut être vécu comme une atteinte insupportable à sa liberté, de manière comparable, à l'extrême, à une sensation d'agression, voire de perte de son intégrité psychique et physique.
 
De nombreux patients que nous côtoyons en tant que psychiatre ont une sensibilité qui peut se réactiver à chaque épreuve : l'association de la peur, du sentiment de perte de liberté, de la contrainte de supporter proximité, promiscuité, et même absence de liberté, d'espace de solitude pour ceux qui vivent les uns sur les autres, pose, ou va poser, tôt ou tard, des problèmes psychologiques aigus, intenses et durables.
 
La seconde « fragilité » est représentée par l'isolement et la solitude : dans un monde où les réseaux sociaux rapprochent, nous n'avons jamais vu autant de personnes seules et abandonnées. Nombre des patients que nous croisons souffrent de ce qui est soit une réalité, soit une simple perception. Nombre des consultations assurées par psychiatres, psychologues et autres psychothérapeutes ont pour but de permettre à ces sujets de sortir de ce « no man's land » et de retrouver un minimum de ce narcissisme absolument nécessaire, indispensable pour supporter l'existence.
 
Comment peut-on imaginer que tous ces hommes, toutes ces femmes dont les spécialistes, jusqu'à l'OMS, s'accordent à reconnaître que le nombre est en forte croissance, (et pas seulement en France, pour une fois !), vont pouvoir gérer le confinement qui s'impose à eux ? Osent-ils même seulement contacter leurs médecins ? Est-ce que la téléconsultation, fort utile pour réduire les déplacements ou favoriser les renouvellements thérapeutiques va combler le vide physique et environnemental qui les envahi 24h/24 ?
 
La troisième fragilité tient aux situations de faiblesse extrême, qu'il s'agisse d'une maladie grave nécessitant des soins de proximité, d'une situation liée au vieillissement, à une maladie dégénérative, d'une situation médico-sociale complexe, d'une situation économique désespérée... Bien sûr, chacun rappelle les mérites de notre système de protection sociale et médicale qui va permettre à un grand nombre d'entre nous d'amortir le choc. Mais, cela doit-il nous empêcher de penser à toutes ces personnes « fragiles » pour qui le confinement, au-delà de représenter une protection médicale pour eux et leurs proches, est aussi un terrible ascenseur vers le désespoir ?
 
Que de souffrance réciproque pour nos « plus âgés » de ne plus pouvoir rencontrer leurs enfants et petits-enfants, derniers liens qui les accrochent à la vie et pour ces derniers de voir se développer ce sentiment insupportable, d'abandonner leurs anciens. Ces absences, ces ruptures vont remanier nos psychismes durablement.
Et chacun sait que le psychisme de l'âgé a comme principal moteur, celui du lien affectif avec ses proches. Il ne lui reste quasiment plus que celui-ci pour rester combatif. En le coupant durablement de ses racines, ne risquons-nous pas de voir sa volonté glisser de manière accélérée et irréversible ?

Et qu'en est-il pour l'aidant épuisé par un conjoint malade, ne bénéficiant plus d'aide extérieure, pour l'enfant maltraité, pour le conjoint violenté qui doivent chacun subir durablement non seulement le risque de la maladie, du déséquilibre du proche mais également d'être totalement isolé dans cette situation à risque majeur ?

Confinement : un remède pire que le mal ?

Attention donc à ne pas se laisser s'installer le désespoir (qu'il soit d'ordre affectif, économique ou social), « chez nos plus fragiles ». Nous pourrions voir se développer un autre drame humain : celui du nombre de dépression, de syndrome de stress post-traumatique, d'hospitalisation et même de suicide...

Attention à ne pas oublier non plus que les troubles mentaux, contrairement à d'autres affections, se développent progressivement et peuvent passer inaperçu pendant longtemps, avant d'exploser.
Il faut à tout prix éviter le risque d'une triple catastrophe : sanitaire, économique puis psychique...

Certains commencent à oser exprimer les dangers économique et même sanitaire qu'entraîne le confinement. Il faut s'interroger, sans peur, sur la question du bénéfice-risque de cette stratégie protectrice en relativisant les chiffres de mortalité avec ceux que le monde connaît chaque année (soixante millions dont 600 000 en France) et sachant que l'âge moyen des décédés du Covid est actuellement de 81 ans en France.
Toute la médecine s'inquiète et alerte les ministères de ne plus voir de malades dans les cabinets médicaux, les services hospitaliers et les cliniques privées, alors que ceux-ci sont en situation de fonctionnement ! Les urgences médicales marchent (enfin !) au ralenti : 2 fois moins de visites pour les suspicions d'AVC ou d'infarctus !

Le Covid a-t-il réglé les problèmes sanitaires du pays ou bien la rigidité du confinement pousse-t-elle chacun à rester chez soi même quand il est en danger sanitaire, au risque de provoquer de futurs drames en série ?

Et surtout, comment et quand sortira-t-on de cette spirale infernale ?
Manifestement, le risque sanitaire lié au Covid ne cessera pas dans les prochaines semaines. Le confinement pose un autre problème : il augmente la durée du processus de contamination.

Alors, va se poser peu à peu l'inévitable question : jusqu'où l'homme est-il prêt collectivement à accepter ces souffrances humaines et psychiques, ces dégradations sociales et ces drames économiques ?
 
Une chose est sûre. Au-delà de ces éléments de réflexion, le médecin-psychiatre que je suis est obligé de lancer un cri d'alerte : attention à ne surtout pas sous-estimer les risques, secondaires au confinement, que l'on inflige à toute la population et particulièrement aux personnes les moins aptes à supporter la perte durable du bien le plus fondamental et précieux : la liberté.

*Médecin psychiatre, Directeur des Cliniques psychiatriques et des Thermes de Saujon, (spécialisés dans les troubles anxieux).

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Vos réactions (7)

  • Et les soignants ?

    Le 25 avril 2020

    Et le psychisme des soignants ?
    Ceux qui travaillent dans les CHU aux urgences et en rea, ou pire : ceux qui oeuvrent au bout de la chaine, dans les EHPAD publics ou privés et qui doivent mettre en housse plastique le corps nu du résident dont ils prenaient soin depuis des mois ou des années.

    Votre vision des morts de l'épidémie est abstraite, un chiffre pas si important à vos yeux.
    Les miens ont vu la jeune infirmière pleurer en remontant la fermeture éclair de la housse.

    Et j'ai eu ce geste instinctif de faire un signe de croix au dessus du sac fermé, malgré mes non-convictions religieuses.
    Et cette aide-soignante de nuit qui a éclaté en pleurs quand je lui ai demandé comment elle allait, terrorisée à l'idée de risquer de contaminer ses enfants ?
    E
    t ma fatigue après un mois, au milieu de toutes ces directives, ces protocoles en cas de dyspnée asphyxique d'un résident, ces injonctions paradoxales (dont la surprise de dimanche soir : le confinement est toujours actif mais ouvrez les EHPAD aux familles !).

    Chacun ne voit la pandémie que par le petit bout de sa lorgnette.

    Dr Dominique Adelving

  • Certains ont même retrouvé des solidarités sociales

    Le 25 avril 2020

    Le confinement est certes un une épreuve pénible mais ce qu’impose notre société technique, agitée par la performance et normée jusqu’à l’obsession, aux personnes anxieuses ou présentant des pathologies, aux aînés (et ce depuis au moins 30 ans avec ce que cela signifie de vraies exclusion et confinement) est bien plus redoutable que 8 semaines de confinement sanitaire.

    Certains ont même retrouvé des solidarités sociales, différentes du lien « thérapeutique habituel », et pour d’autres, un ralentissement de leurs activités contraintes, bénéfiques à un retour sur soi-même et à ce qui paraît essentiel au quotidien.

    La vie ordinaire est parfois plus agréable quand cette agitation cesse (provisoirement).
    Alors pas de catastrophisme, l’humain est très résiliant, très résistant et peut s’adapter.
    Restons simplement vigilants aux autres, à notre environnement, la liberté ne tient pas qu’à une réduction de sortie et des limitations sociales de précautions.

    Dr Pascal Bourdon

  • Bravo

    Le 25 avril 2020

    Bravo pour ce papier, tout est dit.
    Attention donc aux effets du confinement qui vont évoluer de l'indispensable au délétère.

    Dr Patrick Cadot

  • Avoir délibérément prolongé ces ratages de 3 semaines supplémentaires

    Le 25 avril 2020

    L'augmentation de la durée de confinement permet de lisser les hospitalisations et d'éviter l'effet bombe nucléaire sur les hôpitaux en en temps très réduit. Si le virus s'épuise pour des raisons climatiques ou X ou Y, et que l'épidémie s'arrête dans 3 semaines (je n'en sais rien, c'est un exemple) les nations qui auront réussi leur dépistage et leur confinement (ce qui n'est pas notre cas) auront diminué leur nombre de morts. Si, au contraire, cette épidémie se prolonge pendant des mois, il n'est pas exclu qu'au bout de 12 mois, le nombre de morts soit presque équivalent d'un pays à un autre, tout du moins en Europe.

    Comme nous ne savons pas lire l'avenir, il était en tout cas judicieux de parier sur un confinement le plus strict possible. Le malheur, c'est que le dépistage n'a pas été fait de façon étendue au tout début comme l'a fait l’Allemagne (entre autres) en nous privant de ce que pouvaient apporter les labos vétérinaires (il faudra bien quand même faire la lumière la-dessus). En outre le confinement à domicile marche mal car c'est très difficile, surtout pour des non-professionnels, de respecter toutes les préconisations de sorte qu'un seul contaminé aura toute chance de contaminer toute la famille. On comprend mal que lors de la dernière allocution du Président, il ait été reporté de 3 semaines un dépistage plus efficace, les masque pour tous, la réquisition d’hôtels (ou équivalents) pour ceux qui, contaminés, auraient acceptés d'être isolés de leurs proches pour les protéger. Cette façon de faire aurait peut-être favorisé des confinements plus ciblés et plus efficaces tout en limitant les effets secondaires d'un confinement global. Beaucoup de choses ont été ratées depuis le début et on comprend mal d'avoir délibérément prolongé ces ratages de 3 semaines supplémentaires jusqu'au 11 mai.

    Dr Gilbert Bouteiller

  • Covid-Confinement-vie quotidienne.

    Le 25 avril 2020

    Très bon article du Dr Olivier Dubois où tout est envisagé. J'insisterai, étant retraité de 83 ans passés, donc hors course, sur la brusque diminution du travail de mes confrères actifs ! Les patients habituels et chroniques, traumatisés par l'isolement forcé, n'osent même plus téléphoner à leur médecin de famille (appelé maintenant : médecin traitant) et même le fait que les pharmacies peuvent délivrer les médicaments pour 3 mois au lieu d'un ne les satisfait pas du tout alors que d'avoir un stock d'avance aurait du les rassurer ! Dans leur esprit et cela est entretenu par nos médias, la totalité du corps médical se consacre actuellement au Covid-19 ! Toute pathologie, comme les sorties, les visites de famille ou d'amis est obligatoirement reportée.

    Dr Richard Guidez

  • Syndrome de glissement vs mortalité

    Le 25 avril 2020

    Donc finalement, si le nombre de décès est acceptable, si je vous suis bien, trois syndromes de glissement en ephad valent bien 30 décès en moins par covid ? CQFD, cher confrére, alleluia!

    Dr Frédéric Deschand

  • Et les traces psychiques du deuil ?

    Le 27 avril 2020

    Vous parlez de "la perte durable du bien le plus fondamental et précieux : la liberté."
    Mais la vie de nos proches n'est-elle pas un bien inestimable ? Si le confinement a permis d'éviter 60 000 morts comme cela a été évalué, cela fait des centaines de milliers de personnes en deuil en moins, et quel deuil ... Sans au revoir, sans cérémonie digne...

    Dr Catherine Viaud

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