Ah ! La rigueur !

Québec, le samedi 11 juillet 2015 – La fluoruration de l’eau est l’objet aux Etats-Unis d’une controverse vieille de plusieurs décennies. Considérée par certains comme une action de santé publique majeure, elle est vigoureusement brocardée par d’autres.  Ces derniers évoquent ainsi fréquemment le risque de fluorose (apparition de taches sur les dents des personnes exposées à une surdose de fluor) et invoquent d’autres dangers qui n’ont cependant jamais été confirmés (augmentation de l’hypothyroïdie par exemple). Des arguments auquel s’est ajoutée ces dernières années une préoccupation plus écologique, tandis qu’enfin certains, au nom de la liberté, font tout simplement valoir leur droit de choisir une eau courante enrichie en fluor ou non. Entre partisans et opposants, la polémique est musclée et toutes les occasions de nourrir le débat sont attisées.

Difficile de connaître les conséquences d’un arrêt de la fluoruration

Ainsi, le 18 juillet dernier, le célèbre groupe Cochrane a publié une méta analyse concernant la fluoruration de l’eau. Un travail titanesque puisque pas moins de 4 677 études considérées comme potentiellement pertinentes ont été recensées par les chercheurs, signe que le sujet a passionné, non seulement probablement en raison des discussions suscitées, mais également parce que la fluoruration de l’eau est considérée par beaucoup comme un paradigme d’action de santé publique facile à mettre en œuvre. Si les travaux ont donc été nombreux, rares seraient ceux sans tâches. Ainsi, seules 107 études ont finalement été retenues par le groupe Cochrane, dont vingt s’intéressaient aux caries (et dont la majorité ont été conduites avant 1975) et les autres à la fluorose. A première vue, les résultats sont plutôt en faveur de la fluoruration de l’eau, puisque cette dernière semble entraîner une diminution de 35 % des dents cariées, plombées ou manquantes chez les enfants et de 26 % chez les adultes. Cependant, la portée de ces conclusions est amoindrie par le fait que la majorité des études ont été menées avant l’introduction des dentifrices enrichis en fluor. De même, les données ne sont pas assez solides pour déterminer l’influence de la fluoruration de l’eau en fonction des catégories socio-économiques et elles ne permettent pas d’envisager les conséquences sur la santé bucco-dentaire de la fin de la fluoruration. Enfin, les études suggèrent que 12 % de la population exposés à une eau fluorée pourraient présenter une fluorose potentiellement gênante. Au-delà de ces éléments, le groupe Cochrane note que la très grande majorité des études (97 %) examinées présentaient un très haut risque de biais.

Journalisme et militantisme : même combat

Ces conclusions ont été rapidement reprises par les militants opposés à la fluoruration qui ont très largement commenté l’impossibilité de s’appuyer sur des travaux dépourvus de biais. Ainsi, le journaliste scientifique québécois Jean-François Cliche sur son blog "Sciences dessus dessous" indique avoir reçu un mail d’une militante anti fluor lui signalant un article de Newsweek consacré à la méta analyse de la revue Cochrane. « L’article de Newsweek lui-même n’a pas grand intérêt. En fait, il est franchement à la limite de la "job de bras" * (car) les experts interviewés sont, pour une forte part, un who’s who des quelques chercheurs qui s’opposent à la fluoruration, et le texte présente certaines études totalement discréditées comme des signes de dangers avérés » relève Jean-François Cliche qui poursuit : « Le journaliste (…) trouve même le moyen de passer par-dessus la conclusion principale de la méta-analyse » concernant les bénéfices de la fluoruration.

Une méta analyse trop parfaite pour être montrée à tous !

La capacité des journalistes à éluder certaines données pour favoriser un discours n’est cependant pas ce qui retient le plus largement l’attention de Jean-François Cliche. Il préfère se pencher sur les critères d’inclusion adoptés par le groupe Cochrane. « Pour ses méta-analyses (…), ce groupe de recherche a l’habitude de passer la littérature scientifique dans un crible très discriminant, pour ne retenir que les articles qui respectent les plus haut standards de qualité et de rigueur Il n’y a rien de mal là-dedans, remarquez bien, et le raisonnement derrière cette démarche est évident (et généralement excellent) : les études plus biaisées créent une sorte de « bruit de fond » qui peut enterrer ou brouiller le signal des travaux les plus rigoureux, d’où l’intérêt de ne garder que ces derniers. J’imagine sans mal que dans beaucoup, beaucoup de cas, la méthode de Cochrane doit rendre les choses plus claires. Mais si bien intentionnée soit-elle, cette démarche a souvent pour effet de laisser énormément de données de côté (toutes des études publiées dans des revues à comité de révision, rappelons-le), ce qui en soi peut introduire des biais. (…) Dans le cas du "fluorure", les chercheurs n’ont retenu que les études qui avaient commencé avant la fluoruration de l’eau d’une ville ou région donnée, qui avaient un groupe contrôle (ça, c’est élémentaire) et qui avaient au moins deux mesures dans le temps. Ainsi, ont été exclus tous les travaux consistant grosso modo à comparer une municipalité X qui fluorure son eau depuis, disons, 20 ou 30 ans, avec sa voisine Y qui ne le fait pas. Si bien que l’équipe de Cochrane a trouvé 4677 études pertinentes au départ mais n’en a finalement retenu que… 107 » analyse Jean-François Cliche. Ainsi, allant apparemment à contre-courant et défendant une position a priori iconoclaste, il s’interroge : « Si la rigueur est une qualité on ne peut plus fondamentale en science (…) est-ce que cette vertu est comme le pain béni ? C’est-à-dire : peut-on en abuser ? (…). Est-ce que la Collaboration Cochrane a péché par "excès de rigueur ?". Une telle chose existe-t-elle vraiment ? Considérant les réactions médiatiques et/ou politique que les méta-analyses sur le Tamiflu et sur la fluoruration de l’eau ont engendrées, il me semble que oui, la Collaboration Cochrane a beurré son pain béni un peu épais… » conclue-t-il. Il s’agit d’une critique assez rare des méta analyses, mais qui est en partie inspirée par le fait que les conclusions de ce type d’études sont souvent commentées par des non scientifiques, avec des visées non strictement médicales.

Mais pourquoi montrer les dents contre la fluoruration ?

Les résultats de la méta-analyse de la revue Cochrane font naître d’autres questions et remarques chez le journaliste et blogueur québécois, qui constate notamment que s’il est probable que les modes de vie actuels restreignent l’intérêt de la fluoruration de l’eau, « il y aura toujours, évidemment, des enfants défavorisés dont les parents négligent le brossage de dent ou achètent des dentifrices sans fluorure. Ceux-là, peut-on penser, continuent à profiter de la fluoruration. Et comme la fluoruration est une mesure assez économique et sans effet secondaire sérieux ni fréquent, on pourrait plaider que cela vaut la peine de continuer » observe-t-il. Il choisit ainsi de participer à un débat dont certains sans doute s’interrogent sur les raisons même de l'existence.

Pour une petite pincée de fluor en plus, vous pouvez lire les analyses de Jean-François Cliche ici : http://blogues.lapresse.ca/sciences/2015/07/02/fluor%C2%A0-peut-on-etre-%C2%ABtrop%C2%BB-rigoureux%C2%A0/

 

* Expression idiomatique québécoise

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Folamour-Strangelove

    Le 11 juillet 2015

    Sans oublier qu'un général de l'US Army a déclenché une guerre nucléaire terminale parce que la fluorisation de l'eau lui avait fait perdre "ses fluides corporels les plus vitaux..." (Stanley Kubrick).
    Dr Philippe Baudier

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