Gamaleya, la revanche de la Russie

Alexander Gintsburg, directeur du Centre national de recherche Gamaleya montrant des fioles de vaccin Spoutnik-V.
Moscou, le mardi 10 février 2021 - Au cœur de l’été, l’annonce de la mise au point du vaccin russe Spoutnik-V avait été accueillie avec un mélange de curiosité et de méfiance par les autorités sanitaires du monde entier. A l’image des heures les plus décisives de la conquête spatiale, l’Occident s’était retrouvé interdit en voyant le géant russe remporter cette course à la vaccination. Il a fallu toutefois attendre plusieurs mois pour que des preuves suffisamment crédibles de l’efficacité du vaccin soient apportées dans une revue internationale.

Derrière ce succès russe se trouve l’Institut National de recherche d'épidémiologie et de microbiologie Gamaleya. Un Institut qui à lui seul est le reflet de la complexité de l’histoire russe.

Une histoire russe

L’institut tient son nom du soviétique ukrainien Nikolay Fyodorovich Gamaleya (1859-1949) considéré comme l’un des pionniers de la microbiologie et de la vaccination de masse. Né à Odessa dans une famille noble de cosaques zaporogues, ce disciple de Pasteur est à l’origine de l’éradication de la variole, de la diphtérie et du typhus en Union Soviétique.

Mais l’origine même de l’institut remonte en réalité à 1891, alors que l’Empire Russe en est à son apogée. Créé par Philippe Markovich Blumenthal, le centre est tout d’abord conçu comme un centre privé de recherche consacré à la bactériologie et à la lutte contre la tuberculose.

Ce paradoxe a toujours été présent dans l’histoire du pays : alors qu’au XIXème siècle, le pays faisait face aux épidémies et aux famines, la Russie a toujours été en pointe dans la recherche médicale. Grâce notamment à Dimitri Ivanovski (1864-1920) à l’origine de la découverte des propriétés du virus de la mosaïque du tabac.

Après la révolution d’Octobre, le centre fait l’objet d’une nationalisation en 1919. L’institut a participé (en collaboration notamment avec les Etats-Unis et l’OMS) à de larges campagnes de vaccination ayant permis à éradiquer la variole dans le monde.

Sur son site officiel, l’Institut rappelle que son histoire est associée à « six scientifiques héros du travail socialiste, sept vainqueurs du Prix Lénine et 34 vainqueurs du prix national de l’Union Soviétique ». Rien de moins.

Une banque de données sur l’adénovirus

Pour les russes, l’explication du succès de l’institut Gamaleya dans la recherche d’un vaccin contre la Covid-19 vient de l’expertise reconnue du pays sur la question des adénovirus. Dans une présentation en plusieurs langues (russe, anglais, chinois, arabe, espagnol, portugais, philippin et malais) les promoteurs de Spoutnik-V rappellent que « depuis les années 1980, le Centre Gamaleya a mené l'effort pour développer une plate-forme technologique utilisant des adénovirus ». Malgré l’effondrement de l’Union Soviétique et du marasme économique des années 1990 (marquée par la chute de la Station Mir), l’Institut a su connaître une résurrection grâce au vaccin contre la Covid-19.
Interrogé dans le Financial Times, Nikolay Bespalov consultant russe, rappelle que « le fait que les scientifiques russes parviennent à développer des médicaments indispensables à la recherche pharmaceutique n’est pas un secret ».

Le précédent Ebola

L’Institut avait déjà réalisé un grand coup en étant à l’origine du vaccin GamEvac-Combi, un vaccin à adénovirus efficace contre l’Ebola.

Mais si la recherche virologique russe se relève d’une efficacité redoutable, sur le terrain de l’exportation et de la commercialisation, les scientifiques russes éprouvent le plus grand mal pour faire bénéficier de leurs recherches le reste du monde. Ainsi, le GamEvac-Combi n’a fait l’objet d’une autorisation qu’uniquement en Russie en décembre 2015.

Pour les russes, la méfiance internationale a toujours été un frein au développement des produits issus de l’Est. Dans une lecture orientée de l’histoire, les promoteurs de Sputnik-V rappellent que « ce n'est pas la première fois que la Russie est confrontée à la méfiance internationale à l'égard de son rôle de leader dans le domaine scientifique alors que la politique fait obstacle aux percées scientifiques et met la santé publique en danger. Pendant l'épidémie de polio au Japon dans les années 1950, des mères japonaises dont les enfants mouraient de la polio sont allées se manifester contre leur propre gouvernement, qui interdisait les importations de vaccin antipoliomyélitique soviétique pour des raisons politiques. Les manifestants ont atteint leur objectif et l'interdiction a été levée en sauvant la vie de plus de 20 millions d'enfants japonais ».

Un outil politique assumé

L’Institut Gamaleya revendique ce lien de filiation historique si caractéristique de la Russie de l’empire à nos jours. De la même manière, les promoteurs de Spoutnik-V ne cachent pas les arrière-pensées politiques qui se cachent derrière le vaccin. Pour Kirill Dmitriev, directeur d’un fonds d’investissement russe « grâce à ce partenariat dans la lutte contre le COVID-19, nous pourrons également revoir et abandonner les restrictions politiques, motivées par l'état des relations internationales, qui sont devenues obsolètes et représentent un obstacle aux efforts coordonnés pour faire face aux défis mondiaux ».

C.H.

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Vos réactions (3)

  • Pays pionnier ?

    Le 14 février 2021

    Vous écrivez que la Russie a "toujours été en pointe dans la recherche médicale".
    Mais alors, comment expliquer qu'en dix ans de recension d'articles médicaux dans de très nombreuses revues, j'aie trouvé des papiers scientifiques en provenance du Costa-Rica, du Portugal, du Kenya, mais jamais un seul en provenance de Russie? Les Russes publieraient-ils en russe? Ou le secret les oblige-t-il à ne rien publier sous peine d'exil en Sibérie?

    Dr JF Warlin

  • Méfiance

    Le 14 février 2021

    Je n’ai pas de doutes sur la validité de la recherche scientifique russe, mais il faut compter aussi sur la lourde main politique qui pèse sur elle. Rappelez-vous de Vavilov, un des généticiens les plus valables des années 30-40, créateur du banc de semences de Leningrad, envoyé mourir sur le KL du Kazakhstan pour divergence avec Lysenko. En absence de publications peer review, comment ne pas se méfier des annonces ?

    Dr Joaquin Fenollosa (Espagne)

  • Mélange des genres

    Le 19 février 2021

    On peut s'étonner de la référence à Vavilov et à Lyssenko. La Russie de 2021 est à des années-lumière de l'URSS au pire du stalinisme.

    Dr M. Tondeur

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