Alcool et diabète, des relations controversées

La consommation excessive d’alcool est source de nombreuses maladies et comorbidités dont les conséquences à long terme dépassent largement le cadre strict de l’alcoolisme chronique. Parmi celles-ci, pourrait figurer le diabète de type 2, car sa pathogénie inclut au moins en partie les apports caloriques excessifs qui peuvent du reste favoriser l’apparition d’une surcharge pondérale, voire d’une obésité. Cependant, l’alcool en tant que principe actif exerce des effets complexes à la fois sur le métabolisme du glucose et sur la sensibilité à l’insuline.

Les mécanismes d’action biologiques sont d’ailleurs imparfaitement connus : l’inhibition de la néoglucogenèse hépatique entrerait en ligne de compte, mais elle ne diminuerait pas pour autant la libération de glucose du fait de l’intervention de phénomènes d’autorégulation, tels l’activation de la glycogénolyse. L’alcool pourrait altérer la sécrétion ou l’action des hormones de la contre-régulation glycémique, qu’il s’agisse du cortisol, des catécholamines ou encore de l’hormone de croissance. L’augmentation de la sensibilité à l’insuline a été également évoquée mais les études ont des résultats variables selon le profil des sujets inclus, très souvent des patients atteints d’un alcoolisme chronique avéré ou d’autres en situation d’intoxication éthylique aiguë. Ces incertitudes expliquent largement les divergences entre les études épidémiologiques, certaines plaidant en faveur d’un effet protecteur de doses modérées d’alcool vis-à-vis du diabète, d’autres s’avérant plus nuancées, voire contradictoires.

Une relation inverse plus ou moins prononcée selon le genre

L’étude de cohorte prospective dite ARIC (Atherosclerosis Risk in Communities) apporte son éclairage. L’objectif était de rechercher et de préciser les relations complexes entre alcool et diabète à partir du suivi de 12 042 participants (âge moyen 54 ans ; femmes : 55 % ; Blancs : 78 %). A l’état basal, il n’existait pas de diabète connu. La consommation d’alcool a été évaluée à deux reprises, lors d’une consultation entre 1987 et 1989 et d’une autre neuf  années plus tard (1996-1998). Les données ont été traitées au moyen d’une analyse par régression multiple selon le modèle de Cox, afin d’estimer le risque de diabète, en fait le hazard ratio (HR) avec son intervalle de confiance à 95 % (IC), en fonction de la consommation d’alcool, une stratification étant faite en fonction du sexe et d’une obésité éventuelle.

Au cours d’un suivi d’une durée médiane de 21 années, ont été dénombrés 3 795 cas de diabète de type 2. Dans le sexe féminin, une consommation d’alcool comprise entre 8 et 14 verres/semaine – sur la base d’un verre de vin à 12°de 12 cl  soit environ 14 g d’éthanol pur ou son équivalent dans une autre boisson alcoolisée - a été associée à un moindre risque de diabète, soit un HR de 0,75 (IC, 0,58, 0,96) comparativement aux participants ne consommant pas plus d’un verre par semaine. Chez l’homme, le HR correspondant, calculé dans les mêmes conditions, est encore plus favorable, soit  0,84 (IC 0,70, 1,00) et au-delà de 14 prises/semaine, un HR de 0,81 (IC 0,67, 0,97) a été atteinte (pinteraction sexe < 0,01).

Le poids … de l’IMC

Dans les deux sexes, le risque de diabète décroissait au fur et à mesure que la consommation d’alcool allait en augmentant. Ces associations dans leur ensemble ont été modifiées par la prise en compte de l’indice de masse corporelle (IMC) (pinteraction = 0,042 pour le sexe féminin, pinteraction < 0,001 pour le sexe masculin). Chez les femmes, l’association inverse entre alcool et risque de diabète n’a été observée qu’en cas de surcharge pondérale ou d’obésité. Chez les hommes, elle s’est avérée plus prononcée en cas d’obésité morbide avérée. La consommation moyenne d’alcool ne s’est guère modifiée entre les moments où elle a été évaluée, à neuf années d’intervalle. Cependant, dans le cas des sujets de sexe masculin consommant plus de 7 verres /semaine à l’état basal, le fait de réduire le nombre de ces derniers a été associé à une augmentation du risque de diabète, soit un HR de 1,12 (IC, 1,02, 1,23) pour chaque verre quotidien en moins.

Cette étude prospective qui porte sur une cohorte conséquente représentative de la communauté étatsunienne révèle une association inverse entre la consommation d’alcool et le risque de diabète, quelque peu modulée par le sexe et l’IMC. Elle est plus prononcée en cas d’obésité ou de surcharge pondérale. Ces résultats n’incitent en rien à classer l’alcool dans les stratégies visant à prévenir le diabète de type 2 : ils sont à classer dans la vaste rubrique des faits et méfaits de l’alcool. Ils illustrent aussi la complexité des relations entre alcool et glycorégulation et sur ce point, le lecteur reste sur sa soif … de connaissances.  

Dr Philippe Tellier

Référence
He X et coll. : Alcohol consumption and incident diabetes: The Atherosclerosis Risk in Communities (ARIC) study. Diabetologia. 2019; 62(5): 770-778.

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