L’e-cigarette mène-t-elle à la cigarette ?

Les dispositifs électroniques de délivrance de nicotine (ENDS pour Electronic Nicotine Delivery System), au premier rang desquels les e-cigarettes, sont devenus de plus en plus populaires au cours des dernières années, chez les jeunes adultes entre 18 et 24 ans. Cette constatation soulève de nombreuses questions et notamment celle de l’impact sur la consommation de produits dérivés du tabac et avant tout de la cigarette. Une étude nationale révèle que 9,7 % des individus âgés de 18 à 24 ans, n’ayant jamais fumé de cigarettes ont eu recours à un ENDS (face à seulement 3,2 % de la population similaire mais de plus de 25 ans). Des études et méta analyses récentes ont suggéré que l’usage d’un ENDS augmentait, chez les jeunes, le risque d’initiation à la cigarette. Avec un niveau de preuves modéré, les National Academies of Science, Engineering and Medecine (NASEM) ont conclu que « l’utilisation de la e-cigarette conduisait à un tabagisme ultérieur par cigarette augmenté tant en fréquence qu’en intensité », y compris chez les jeunes adultes n’ayant jamais fumé antérieurement.

Toutefois, cette affirmation ne repose que sur des études observationnelles. Un travail a donc été entrepris afin de déterminer l’influence éventuelle de l’utilisation d’un ENDS sur la consommation ultérieure de cigarettes chez les jeunes adultes n’ayant jamais fumé auparavant. Une cohorte longitudinale, issue de l’étude PATH (Population Assessment of Tobacco and Health Study) a été constituée, ciblant les adolescents de 12 à 17 ans et les adultes de plus de 18 ans. Le recueil des données s’est fait en 3 vagues entre 2013 - 2014 (vague 1), 2014 - 2015 (vague 2) et 2015 - 2016 (vague 3). Tous les participants avaient donné leur consentement pour participer à l’étude et ont été rémunérés. De nombreuses données ont été recueillies : âge, sexe, origine ethnique, niveau d’éducation, consommation d’alcool, de marijuana ou d’autres drogues, consommation de tabac dans les 30 jours précédant l’enquête, désir d’arrêter et degré de dépendance à la nicotine. Un score de propension non pondéré 1 :6 a été utilisé pour apparier les participants de la vague 1 et de la vague 2 selon leurs facteurs de risque d’utilisation d’un ENDS.

Quelques cigarettes en plus

La cohorte est composée de 1 096 jeunes adultes, entre 18 et 24 ans, n’ayant jamais fumé, ENDS naïfs au moment de la vague 1. La majorité était des femmes (609, soit 55,6 %) et des Blancs (698, soit 63,7 %) ; 276 (25,2 %) étaient d’origine hispanique. L’âge moyen était de 21,4 (1,9) ans ; 584 (53,3 %) avaient un niveau d’éducation atteignant au moins le collège ; 214 sur les 1 096 (19,5 %) avaient consommé de la marijuana dans les 30 jours précédents. L’analyse des vagues 2 et 3 a montré que le tabagisme moyen, tant en fréquence qu’en intensité, a augmenté de façon parallèle à l’utilisation d’un ENDS dans les 30 jours ayant précédé l’auto-questionnaire de la phase 2. Lors de la vague 3, les variations, entre vague 2 et vague 3, de la consommation de cigarettes étaient très minimes, mais variables selon les groupes, allant de – 5 cigarettes pour les individus n’ayant jamais eu recours à un ENDS vs + 22,6 pour ceux qui avaient utilisé un ENDS plus de 6 jours, ceci dans les 30 jours précédant l’enquête lors de la vague 2.

Sur un autre plan, il a été noté, en vague 1, des différences notables entre utilisateurs, ou non, d’ENDS. Ceux qui y avaient eu recours au moins 6 jours pendant les 30 jours précédant le recueil des données étaient plus volontiers des Blancs (85,3 vs 62,4 % ; p = 0,07), fumaient plus souvent aussi des cigarettes journellement (44,1 vs 12,66 % ; p < 0,001). Ils manifestaient également plus fréquemment le désir de renoncer au tabac (20,6 vs 11,5 % ; p< 0,001). Mais ils consommaient divers produits dérivés du tabac, avaient un score de dépendance plus élevé et, enfin, un niveau d’éducation moindre.

Mais pas d’association significative entre vapotage et tabagisme ultérieur

Lorsqu’avait été utilisé un ENDS en vague 1, on dénombrait, lors de la vague 2, une hausse allant de 0,33 à 1,64 jours avec tabagisme. Il a aussi été constaté une augmentation, non significative statistiquement, de l’intensité du tabagisme entre la vague 2 et la vague 3 chez ceux qui avaient utilisé un ENDS pendant au moins 6 jours dans le mois précédent l’enquête, vs les non utilisateurs. Cette augmentation, de l’ordre de 44 cigarettes en moyenne fumées en un mois, était, elle-même, liée à l’importance du recours à l’ENDS lors de la vague 2. Cependant, après application du score de propension, il n’était plus décelé d’association patente, significative, entre recours à l’ENDS en vague 2 et variation de la fréquence ou de l’intensité du tabagisme lors de la vague 3.

Ces résultats sont en opposition avec de précédentes analyses issues de PATH, qui étaient basées sur des échantillons plus réduits et avec des indicateurs de recours à la cigarette moins précis. Leur caractère non contributif statistiquement peuvent être liés à divers facteurs. La taille de l’échantillon a pu être trop modeste (bien que des post analyses n’aient pas validé ce point). En second lieu, il demeure possible qu’aient été retenus des définitions et des critères différents concernant l’usage de l’ENDS et la consommation de cigarettes, avec pour effet d‘aboutir à des conclusions différentes selon les études. Ce travail doit, en outre, être associé à plusieurs réserves. Les méthodes d’appariement par score de propension ont des limites liées à un poids excessif de certaines covariables, surestimation de données particulières ou nécessité d’échantillons de grande taille. Surtout, l’utilisation des diverses modalités d’ENDS s’est modifiée ces dernières années et les résultats après 2018 traitant de l’association ENDS et cigarettes pourront différer de ceux rapportés dans cette publication.

En conclusion, dans cette étude, l’usage d’ENDS chez les jeunes fumeurs de cigarettes n’a pas été associée à une variation significative de leur tabagisme, sans augmentation ni diminution, sur une période de 1 an, allant  de 2014 à 2015. Toutefois, l’évolution récente très considérable dans la façon d’utiliser les produits de vapotage pourra, dans le futur, peut-être, rendre compte de trajectoires différentes entre recours aux ENDS et tabagisme chez les adultes jeunes.

Dr Pierre Margent

Référence
Pearson J L et coll. : Association of Electronic Nicotine Delivery System Use with Cigarette Smoking Progression or Reduction among Young Adults. JAMA Netw Open 2020 3 (11) e : 2015893.

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